Dès mes premiers mois au Japon, je fus surpris de constater à quel point de nombreuses personnes se souciaient de l’apparence d’autrui et ne faisaient preuve d’aucune retenue quand elles en parlaient. Quelle que soit votre constitution physique, vous essuierez fatalement un commentaire déplaisant à un moment ou à un autre. On vous dira que vous êtes gros, petit, poilu, chauve, vieux etc. le plus naturellement et brutalement du monde.
Critiquer les opinions de quelqu’un n’est pas courant comme en France, mais critiquer l’apparence physique fait partie des moeurs. A l’école, les enfants enveloppés seront traités de debu でぶ (gros lard). On dira à ceux qui ont un problème de peau qu’ils sont kimochiwarui 気持ち悪い ou kimoi きもい (laid/répugnant/dégoutant) quotidiennement et ainsi de suite... La télévision tient pour moi une grande part de responsabilité dans le problème d’ijimé. Les comédiens jouent de leur apparence pour vendre, et le fait de les insulter sous couvert de la plaisanterie fait partie du spectacle. Par exemple, il est de bon ton d’envoyer des piques verbales du genre « Toi ma pauvre, t’es tellement grosse que quand tu parles d’hommes, j’ai envie de vomir. Ahaha. » à un debu-geinin でぶ芸人 (mot à mot « comédien gros »). Les pièces de théâtre de boulevard Shinkigeki de la compagnie Yoshimoto (qui engendre bon nombre d’humouristes dont Downtown), structurent une partie des sketchs sur le look de ses différents protagonistes. Untel a un nez aquilin donc on va prendre trois minutes pour placer des blagues tournant autour du Shinkansen. Untel est chauve donc on va user de jeux de mots basés sur « cheveux » ou « poils » etc. Si sur les planches de théâtre, l’effet comique est garanti, il est regrettable de constater qu’il a envahi les autres sphères du monde du spectacle et la Société elle-même. Les personnes de forte corpulence, à l’exception des lutteurs de sumo, sont charriées à longueur d’émission et le prennent en apparence bien. Les gros sont donc rigolos et on peut a priori tout leur dire.
Une Française pas franchement énorme mais pas filiforme pour autant, avec laquelle je passais ma première année au Japon en fit les frais en plein cours de japonais. Notre professeur, une femme d’une bonne quarantaine d’année, s’était déjà illustrée pour son manque de délicatesse dans des cours précédents. Nous étudions ce jour-là la forme potentielle (je peux jouer au tennis, je peux courir vite etc.). Il y avait plusieurs dessins d’activités. La prof nous apprit le vocabulaire nécessaire à la réalisation des phrases et s’arrêta sur le mot « monocycle ». Elle nous demanda si nous savions en faire, puis se tourna vers la Française et lui dit avec un aplomb incroyable : « Toi, je suppose que non, tu ne tiendrais pas en équilibre comme tu es trop grosse ! Ahahaha ! ». Tous se regardèrent ébahis mais notre enseignante continua sa leçon comme si de rien n’était.
Une catégorie de personnes traditionnellement sujette aux critiques dans d’autres pays ne sert par contre jamais de cible : les homosexuels (Ils demeurent d’ailleurs très présents à la télévision) ce qui surprend dans un pays où l’extrême droite est puissante.
Pour une raison qui m’échappe vraiment, on ne dira rien à propos de la dentition catastrophique de certaines célébrités. Certaines sont connues pour avoir les dents qui ressortent mais jamais on ne reprochera à quelqu’un d’avoir des dents jaunes (ou marrons), qui se chevauchent ou de puer du bec. De même, les tenues débiles de certaines jeunes filles ou les panoplies pétassiennes ne provoquent que trop rarement l’émotion...
En tant qu’étranger, il semblerait que toutes mes caractéristiques corporelles intéressent au plus haut point mes interlocuteurs. Que ce soit devant des enfants ou des adultes, j’ai toujours l’impression de passer une visite médicale lors du premier contact : on va inspecter ma taille, la longueur de mon nez, la couleur de mes yeux, mon système pileux etc. dans les moindres détails en n’hésitant pas parfois à me poser directement la question.






Commentaires