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Mardi 13 décembre 2005

En octobre dernier, mon collège secondaire faisait plancher ses élèves pendant deux jours d’examen. L’année dernière, la règle voulait que nous nous rendions dans notre entreprise en raison de l’absence totale de cours durant cette courte période. Bien sûr, comme je l’ai déjà mentionné, nous passions nos journées à domicile, ou ailleurs (je profitais d’ailleurs des examens de fin d’année dans mon école infernale pour skier sur les pentes du Mont Asama). Seulement voilà, cette année, le ton du rectorat s’est durci et il est désormais exigé que nous passions huit heures à ne rien faire à l’école. Je ne parviens pas à saisir ce virement de politique bête et méchant qui ne profite à personne. Bref, pour éviter une vague de suicide massive de la part des ALT (Assistant Language Teachers dont je fais partie), le rectorat encourage les collèges à prendre contact avec les établissements primaires pour qu’il nous accueille le temps des tests. Cela n’aboutit qu’une fois sur dix : les écoles primaires fonctionnent sur un emploi du temps plus chargé à mon sens et ne peuvent dont guère le chambouler pour une date précise. En Japonais qui se respectent, plutôt que de dire non, on ne répond simplement pas.

-         Vous voulez qu’on vous envoie notre prof étranger le 12 ?

-         Ah, oui c’est une très bonne idée ça. Je ne m’occupe pas de ça normalement. Je vais en parler au responsable et regarder le planning et je vous rappelle.

Ca ressemble à un entretien d’embauche. Tout a l’air super, mais les chances d’être pris sonnent, quel que soit le résultat, comme un air de pipeau.

La chance me sourit donc, puisque l’école primaire voisine accepta de me faire venir pour deux heures dans la matinée pour un cours avec les cinquièmes et sixièmes années (CM2 et 6ème en France). Je devais, une fois terminé, retourner au collège pour un après-midi et le lendemain entier à me tourner les pouces, mais c’était toujours ça de gagné. Avec deux années et demi d’expérience des écoliers, on peut dire que je suis rôdé et j’ai toujours en poche trois cours spéciaux, dit d’ « échanges internationaux », l’un basé sur des photos, l’autre sur un petit documentaire de mon cru sur DVD et le dernier consistant en un questionnaire humoristique. Tous remportent toujours un franc succès chez les enfants comme chez les instituteurs.

Mes premiers échanges téléphoniques eurent lieu un lundi avec Monsieur K., vice-principal de cette école et ancien prof d’anglais au collège. Tous les ex-enseignants de collège que j’ai connu en primaire se comportaient de la même manière. Monsieur K n’échappait pas à la règle puisqu’il semblait lui aussi strict, borné et dominateur.

Cette impression se confirma après que je lui ai proposé de présenter mon film.

Il refusa en me disant qu’il voulait que je donne un cours d’anglais facile de première année de collège. Très surpris, je lui demandai si les écoliers apprenaient l’anglais. A ma connaissance, le rectorat de ma nouvelle zone académique n’avait rien institué de la sorte en primaire, contrairement à celui de mon ancienne zone. Il me dit que ses charmants bambins n’avaient jamais entendu d’anglais, mais qu’au fond ce n’était pas grave, car ils pourraient avoir ainsi un aperçu. Après plusieurs répliques à se renvoyer la balle de manière très diplomatique, où j’insistais sur le fait que des écoliers ne pouvaient humainement pas ingurgiter un cours de collège, qu’il devait se fier à mon expérience et que la présentation de mon pays avait toujours ravi tout le monde, nous arrivions à un étrange arrangement. J’exposerais des photos de France en anglais intégral et l’instituteur traduirait en japonais. Dans les quinze écoles primaires que j’ai visité, j’ai dû donner des cours en compagnie de plus de 160 instituteurs. Parmi eux, deux se débrouillaient plutôt bien en anglais, le reste ayant un niveau plus bas que mes pires collégiens

Je devais donner mon premier cours à 9h50, puis le deuxième juste après. Monsieur K voulut que je me rende à l’école à 8h15 (alors que je commence à 8H30 dans le collège voisin) pour que je me présente auprès du directeur. Allez savoir pourquoi le grand patron ne pouvait me voir plus tard, ou pourquoi on me faisait poireauter 1h35…

Je devais ensuite m’assurer que tout serait prêt à mon arrivée : un projecteur pour les photos et le câble pour le relier à mon ordinateur portable. Apparemment l’organisation faisait défaut à notre homme.

Lui : « Un projecteur ? Ah oui, on en a peut-être un. Mais je ne suis pas sûr. »

Moi : « Pourriez-vous vérifier et me redire ça dans le courant de la semaine ? »

Lui : « Je risque de ne pas avoir le temps malheureusement. Mais on fera des recherches avant le cours. Et si on ne trouve rien ou si ça ne marche pas, vous n’aurez qu’à faire autre chose. »

Moi (fatigué): « … Bon à jeudi alors.»

Le lendemain, mardi, je demandais au prof principal de mon collège de les rappeler pour demander si quelqu’un voudrait bien vérifier s’il y avait ou non un projecteur.

Le surlendemain, mercredi, la réponse vint : pas de projecteur ! Agacé par ce manque de sérieux, je refusais catégoriquement de préparer un nouveau cours à la veille du jour J. Heureusement, on me prêta le projecteur du collège.


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Jeudi, je débarquai très exactement à 8h08 dans la petite école et tombai sur une prof et quelques fillettes à l’entrée. Monsieur K arriva trois minutes plus tard et me fit signe d’attendre dehors. Dix minutes plus tard, il revint enfin alors que je commençais à me les geler copieusement et m’annonça avec le sourire et en anglais que j’étais venu tôt pour rien, vu que le directeur était en déplacement aujourd’hui ! Vous pensez que ça l’aurait beaucoup dérangé de me prévenir avant ? Hein dites ?

Toujours en anglais, il me guida jusqu’à la salle des profs et une fois le seuil franchi, il m’expliqua que la pièce demeurait la seule zone où j’étais autorisé à parler japonais.

Après avoir salué quelques professeurs, nous pénétrâmes dans le bureau vide du directeur. Il insista péniblement pour que je fasse un essai de connexion du matériel. J’eus beau lui dire que j’avais déjà effectué l’opération la veille et que tout fonctionnait bien, il me fit tout rebrancher pour constater qu’effectivement, tout marchait à merveille…

Un peu plus tard, je fis la connaissance des responsables des classes concernées par mon intervention, un quinquagénaire aux lunettes aussi grandes que des rétroviseurs et une femme tant dépourvue de particularités que je ne puis me souvenir de son visage. Je me mis immédiatement en quête de leur niveau linguistique.

Moi : « Pour la traduction simultanée, ça va aller ? »

Eux : « La quoi ? »

Moi : « On ne vous a pas prévenu que vous auriez à traduire ? »

Eux : « Non… »

Moi : « … Je vais le faire en japonais alors. »

Eux : « Non non, faites le en anglais. Cela fera du bien aux enfants d’entendre de l’anglais. »

Moi : « Oui mais si personne ne traduit, ils ne vont rien comprendre… »

Eux : « Bon ben utilisez des mots très simples et si personne ne comprends, dites le en japonais. »

Comme je l’avais imaginé, personne n’était préparé et tout se jouerait dans un flou absolu, et de manière absurde qui plus est.

Cinq minutes avant le début du premier cours, j’emportai mon attirail en classe afin d’effectuer les branchements à l’avance.

Les gamins me scrutaient du regard, impressionnés par ma taille. Le rire des uns, le sourire timide des autres, toute cette énergie tranchait beaucoup par rapport au collège et ses éléments aussi vivants et joyeux que des portes de prison. Beaucoup de bons souvenirs rejaillirent à la surface. Il existait pourtant une chose que je détestais en primaire, mais je ne parvenais pas à m’en rappeler.

Deux secondes plus tard, une sorte de singe d’un mètre dix de haut m’infligea un kancho, ce qui me rafraîchit instantanément la mémoire. Son cerveau sous-évolué prit deux secondes avant de trouver la meilleure façon d’attirer l’attention d’un parfait inconnu « Tiens ! Un étranger. Je vais lui mettre mes deux index dans le rectum ! ».

Le premier cours se déroula dans une cacophonie plutôt rare en primaire, surtout pour un premier contact, tout cela causé par une brebis galeuse. Bruyant, vulgaire, perpétuellement en mouvement, il s’amusait à pourrir la vie de ses camarades qui le rappelaient d’ailleurs souvent à l’ordre, sans doute usés de cohabiter avec un tel démon. De telles caractéristiques ne laissent rien présager de bon.

Comme je l’avais prévu, l’emploi absolu de l’anglais s’avéra catastrophique dès la première photo commentée et je dus poursuivre en deux langues pour contenter tout le monde.

Bref, cette 1ère heure assez éprouvante me flanqua la migraine pour la journée.

J’aurais dû rester au lit ce jour-là.

par Ludo publié dans : Ecoles
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Mercredi 7 décembre 2005

Sans doute pour me punir d’avoir été exempté de service militaire (j’en ris encore), le destin a voulu que je subisse l’enfer à O..

Quelques mois après avoir disjoncté, j’avais pris le parti d’ignorer à 100% tout comportement déplacé de la part d’un élève. Si malgré tout un conflit se produisait, je m’étais juré de ne plus jamais toucher, ne serait-ce que du bout des doigts, un cheveu d’une de mes brebis galeuses. J’espérais en fait que l’on me frappe d’une manière ou d’une autre et qu’ainsi je puisse porter plainte, une façon d’utiliser la stratégie de l’adversaire en somme.

Début septembre 2004, lors d’un cours avec des premières années de collège (cinquièmes en France), je me rendis compte que le cerveau d’un sous-doué de treize ans ne dépassait pas les capacités de celui d’une mouche écrasée. Répondant au nom d’Aoki (nom fictif), ce misérable petit coq se rangeait dans la catégorie rokudenashi ろくでなし(bon à rien).

Avec son camarade Shimomura (nom fictif aussi), il passait son temps à sortir de classe en pleine leçon, à crier, à humilier par des expressions vulgaires en dessous de la ceinture la prof d’anglais et son apprentie, à insulter tout adulte qui apparaissait dans son champ visuel, à persécuter certains bons élèves et à jouer avec une balle de baseball ou de ping-pong pendant que tous les autres écoutaient. Son passe-temps favori consistait à prendre un malin plaisir à casser les pieds de son entourage ou à rechercher la meilleure manière de s’y prendre. Si l’on m’offrait le pouvoir de faire disparaître par magie quelqu’un sur la planète, je choisirais sans problème Aoki.

Début septembre donc, pour encadrer ce démon, deux professeurs avaient été placés dans le couloir afin d’empêcher les deux à quatre affreux de chacune des quatre classes de sortir pendant le cours. A l’intérieur de la salle, s’ajoutaient donc la prof d’anglais, l’apprentie et votre serviteur. Autrement dit, cinq personnes avaient les yeux constamment rivés sur lui. Cela ne l’intimidait pas, au contraire, puisqu’il adorait vous crier « crève » à chaque remontrance ou de manière purement gratuite à chaque fois que vous le croisiez en dehors des cours.

Ce jour-là, comme tous les jours, je m’étais légèrement parfumé avec une eau de toilette. Il y a dix ans, les Japonais, y compris les femmes, n’utilisaient que rarement du parfum. Les choses ont changé depuis pour gagner les hommes même si la proportion reste faible. Beaucoup de mes ouailles (et même des enseignantes), dont évidemment mon fan-club, m’ont longuement complimenté à ce propos.

Comme Aoki fonctionnait à l’inverse de ses camarades, il décida donc de me prendre pour cible ce matin-là en m’annonçant en plein cours, que je « puais comme tous les Français et les étrangers ». Me disant que cela me faisait royalement une belle jambe, je jouai l’indifférence. Ce type de gosse réagit très mal quand vous l’ignorez.

Quelques minutes plus tard, les enfants passaient à tour de rôle devant l’un des trois enseignants pour réciter le petit texte qu’ils venaient juste d’apprendre par cœur.

Aoki, remarquant que personne ne lui portait attention, prit son marqueur noir, se rendit au fond de la pièce et commença à griffonner quelque chose sur le mur à plusieurs endroits. Mes deux collègues firent mine de n’avoir rien vu. Pour voir jusqu’où il pouvait aller, il se plaça à côté du tableau à deux mètres à peine des trois profs, et écrivit sur le mur adjacent. L’inscription, prouvant ses capacités limitées d’écriture par des caractères aussi propres que ceux réalisés par un pachyderme aveugle et épileptique, disait « Ludo, tu pues ».

Alors qu’il s’apprêtait à dégrader un autre emplacement sur le mur, je lui ordonnai d’arrêter. Après deux sommations, je lui confisquai l’arme du crime.


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Il s’en suivit un dialogue de haute volée :

Lui : « Rends le moi ! Dépêche toi, rends le moi, j’te dis. »

Moi : « Ce n’est certainement pas avec ce genre de parole que je vais satisfaire ta requête. »

Lui : « Tu vas te grouiller oui ? Rends le moi, j’te dis. »

Moi : « Tu as entendu ce que je viens de te dire ? La politesse, tu connais ? Tu l’auras à la fin du cours si tu sais te tenir. »

Lui : « Crève ! Ta gueule ! Rends le moi tout de suite ! Crève ! »

Face à un tel tact, je lui tournai dos pour poursuivre mon boulot. Les quinze minutes qui suivirent furent ponctuées de « crève » et de « ta gueule ». Décidant de le pousser à bout comme il sait si bien le faire, je lui tint ces propos : « C’est tout ce que tu sais dire ? » en établissant que le vocabulaire utilisé par cet ignare ne dépassait pas les deux cent locutions. Il riposta par un « Crève ! Ta gueule ! » avant de comprendre que j’avais raison. Enlisé dans sa propre bêtise et moqué par son ennemi, c’en était trop. Il se mit pour de bon en colère en employant la parade d’intimidation de l’iguane. L’imbécile montant sur ses grands chevaux pour une histoire aussi grotesque et bougeant de manière aussi ridicule du haut de son mètre quarante, je ne pus qu’éclater de rire, ce qui ne manqua pas de le rendre fou de rage

Las de ce cérémonial, je décidai de finalement lui remettre le marqueur. L’animal refusa en continuant de réciter sa vulgaire incantation. Je demandai alors à son meilleur pote, Shimomura, d’ailleurs exceptionnellement calme ce jour là, de lui transmettre le fruit de la discorde.

Cela aurait dû apaiser les nerfs de tout être normal en pareille situation mais cela ne produisit qu’une hausse de sa pression sanguine.

A la fin du cours alors que tout le monde se tenait debout pour les salutations, il s’avança vers le bureau du prof tout en continuant de me traiter de tous les noms.

Je le provoquai en lui murmurant « Oui, oui, bien sûr. Les deux mêmes mots, c’est ça mon petit. Tu n’as pas voulu que je te redonne le marqueur. Maintenant tu l’as et tu n’es toujours pas content ? T’as vraiment un problème toi. » ou quelque chose du genre. Le regard rempli de haine, il perdit tout contrôle restant, en donnant un grand coup pied dans le bureau. Cette fois ci la prof réagit mais il la repoussa violemment pour poser ses mains sur ma veste alors que je m’avançais vers lui.

Moi : « Vas-y essaie pour voir. »

Lui : « Crève ! Ta gueule ! »

Un soupçon de conscience le retint alors de pousser le bouchon plus loin. Plus tard dans la journée, son prof principal lui donna un sermon (même si cela rentre bêtement dans la catégorie des châtiments corporels) en compagnie de la professeur d’anglais. Je ne sais si ses parents furent contactés mais les quelques jours qui suivirent se déroulèrent dans le calme. Deux semaines plus tard, Aoki refaisait des siennes… On devrait les mettre en cage.

par Ludo publié dans : Ecoles
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Mercredi 30 novembre 2005

Un bon conseil avant d’attaquer cet article : préparez un café et installez vous confortablement.

A l’issue de cinq semaines à O., le collège démoniaque aux effectifs constitués de troupeaux de gnous en uniforme, mon moral atteignait un niveau plus bas que le fond de la fosse des Mariannes (ou que le QI de Tyson si vous préférez). Mes seules consolations résidaient dans le fait que j’enseignais en parallèle dans un autre collège de bien meilleure facture et que la durée du trajet pour me rendre en enfer n’excédait pas vingt-cinq minutes.

Ce lundi matin de juillet, sujet à une bonne dose de stress et à la frustration de voir mes collègues japonais ne rien faire quand une petite frappe les insultait, je devais en outre enseigner en première et deuxième heure deux classes différentes de deuxième année (niveau quatrième en France), c'est-à-dire les pires classes de l’école. Mon humeur du moment se résumait en un mot : « exécrable ».

Comme à l’accoutumée, le professeur que j’étais censé assisté, monsieur H, faisait de la figuration, plutôt que de la discipline, et se contentait de murmurer à quelques-uns de se taire ou d’essayer d’en raisonner d’autres dans le couloir. Le cours démarra dans un brouhaha agaçant. Après avoir remis un peu d’ordre, je commençais ma leçon. A peine eus-je prononcé deux mots que le cancre en face de moi déblatérait tout un tas d’inepties dans le but de me déstabiliser. Après quatre avertissements, et sentant l’adrénaline me titiller, je lui ordonnai de prendre la porte, chose pourtant interdite, mais je l’ignorais alors. Il me fit part de son refus avec les yeux dans le vide et un sourire aussi bête qu’arrogant.

Mon sang ne fit qu’un tour, je pris le salopiot par le col pour le balancer de force dans le couloir.

De retour face à mon audience devenue étrangement plus calme, je leur demandai : « Y a-t-il d’autres amateurs ? ». C’est alors que la feignasse aux cheveux teints (chose pourtant interdite par le règlement) qui était vautrée sur sa chaise juste derrière le premier, se mit à rire alors qu’il rangeait très lentement le jeu de Uno qu’il avait fait tomber par inadvertance. Je lui fis signe de se taire et de se dépêcher mais il continua son manège. Son visage rigolard semblait me défier sans défaillir. Je décidai d’inverser les rôles. Je pris le paquet de cartes et le poussa lentement du doigt jusqu’au bord du bureau. Il me laissa faire, pensant que j’allais m’arrêter là, qu’un professeur taquine souvent ses brebis mais ne les pousse pas à perdre patience.

Avec un sourire plus amer cette fois, il ramassa les cartes plus rapidement en me disant que c’était de ma faute si le cours n’avançait pas. Je châtiai cette déclaration en précipitant de nouveau le jeu à terre. C’est là qu’il me bouscula et que, comme son collègue, je le saisis par le col pour l’expulser de classe. Le reste de l’heure se déroula comme un charme.

La deuxième heure débuta avec dix étudiants absents. Cinq minutes plus tard, ils débarquèrent à grand renfort de bruit. Ils venaient de finir un match de foot démarré en fin de récréation et n’avait pas vraiment la tête à l’anglais. Leur manque absolu de concentration en poussa trois à quitter la salle après seulement deux minutes de présence. Ils rejoignirent dans leur couloir leurs camarades de la classe voisine (qui venaient de sortir) pour se parfumer leurs aisselles en sueur de déodorant en aérosol.

Cinq minutes plus tard, le bruit à l’extérieur était tel que je devais vraiment m’époumoner pour me faire entendre de mes bons élèves.

Soudain, un cri retentit dehors : « Ludo, crève ! ». Je fis signe à ma classe d’attendre une minute et me précipitait dans le couloir où il ne restait plus que trois perturbateurs accompagnés de monsieur H. Ignorant complètement sa présence, puisque visiblement il n’avait disputé personne, je criai « C’est qui qui cherche la bagarre ? ».

Aux yeux d’un jeune délinquant, cela équivaut à une déclaration de guerre même s’il n’est pas coupable. L’un des trois se leva et me regarda de bas en haut plusieurs fois rapidement avec la mâchoire inférieure légèrement en avant, la bouche ouverte et les sourcils froncés. Cette espèce de parade d’intimidation que l’on retrouve chez les iguanes (la ressemblance demeure troublante et je vous assure que je n’invente rien) fait partie des caractéristiques du Japonais rebelle en colère. Difficile de ne pas pouffer de rire quand on aperçoit cela pour la première fois.

Sa réaction prouvait selon moi sa culpabilité. Je reconnus en lui l’un des garnements que j’avais viré une heure plus tôt. « Ca va te coûter cher de m’avoir dit d’aller crever » lui dis-je alors, envisageant de l’emmener dans le bureau du principal. Il m’affirma alors tout en me donnant un coup d’épaule que « c’était pas lui », que « je débloquais complètement » et que, au passage, mes cours étaient « chiants ». Je lui ordonnai de retourner dans sa classe à l’étage et il me hurla avec un regard rempli de haine, que sa classe était celle que j’enseignais en ce moment. Son camarade, un petit sanguin avec une grosse voix, prit son parti. Je lui fis comprendre que peu importait sa classe, il n’avait aucune raison de discuter dans les couloirs pendant les cours, et que de toutes façons je n’aimais pas que l’on m’insulte et qu’on se paie ma tête par des mensonges. Le premier tenta alors de me donner un coup de poing. Cette violence si soudaine et inattendue ne m’impressionna pas, au contraire, puisque je le flanquai contre le mur en le saisissant par les épaules.

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D’autres monstres nous rejoignirent ainsi que d’autres enseignants et le vice-principal. L’animal surexcité essayait en vain de me frapper mais il était retenu par la petite foule qui nous séparait. En pleine crise de nerfs, il me sortit tout un tas d’insanités que je n’avais jamais entendues jusque là de la bouche d’un Japonais : « retourne dans ton pays », « je vais te poursuivre en justice » ainsi que d’autres expressions que la décence m’empêche d’étaler dans ces lignes. A cela je répondis par une nouvelle bousculade en exigeant que l’on convoque ses parents, la police et qu’il me fasse des excuses. En y repensant, la colère m’avait fait dire beaucoup de choses. Je ne pense pas que la police aurait pu faire quoi que ce soit en l’occurrence.

Le vice-principal voulut savoir par quoi tout avait commencé.

Ma version des faits ne semblait pas l’intéresser autant que celles des trublions. Ceux-ci jurèrent que j’avais frappé l’un d’eux. Monsieur H avait bien été témoin de la scène et savait pertinemment que je n’avais à aucun moment utilisé mes poings. Pourtant il resta muet. Je clamai bien haut que mon seul crime avait été d’en pousser un pour éviter qu’il me porte un coup. Les deux ordures me crièrent que frapper était la même chose. Je réfléchis une seconde sur la signification de ce verbe en japonais 殴る naguru. Peut-être, ce mot possédait-il un sens plus large que ce que j’imaginais et qu’ainsi ma réaction aurait pu être interprétée comme une frappe…

Un troisième larron fut appelé. C’est là que je reconnus le premier gamin auquel j’avais demandé de sortir. Il admit que c’était lui qui avait dit « Ludo, crève ! » et qu’il s’était éclipsé sur le champ. J’avais en réalité pris un voyou pour un autre en l’accusant à tort de m’avoir manqué de respect. Un peu décontenancé par la tournure des événements, je restais néanmoins serein : rien n’excusait la sortie du cours, le vacarme dans le couloir, la violence tant physique que verbale du môme hystérique qui avait essayé de me ruer de coups. Il exigeait à son tour que je m’excuse, ce à quoi j’étais disposé une fois qu’il aurait fait de même. Il essaya à nouveau de me prendre pour un punching-ball mais fut arrêté à temps. Un rendez-vous fut organisé vers midi entre les différents protagonistes de l’affaire. Pendant ce temps-là, différents professeurs se démenaient à apaiser le rythme cardiaque des petits cons.

Pour ma part, j’eus une discussion dans le calme avec le vice-principal. Je lui fis part une nouvelle fois de mon récit, les larmes à l’œil d’avoir subi tant de stress. Sa conclusion fut la suivante : « Quoi qu’il arrive, je ne dois en aucun cas toucher un élève. Les parents ont le droit de me traîner en justice, pas l’inverse. Je vous conseille par ailleurs de vous excuser en premier pour éviter toute escalade.». « Merci pour votre formidable soutien, monsieur » pensai-je.

J’en profitais pour lui demander le sens du mot naguru car à ma connaissance, cela signifiait bien frapper ou cogner mais pas autre chose. Il me confirma que cela voulait bien dire cela mais qu’aux yeux d’un enfant à problèmes, cela englobait tous les actes de violence. Je sais aujourd’hui que cette théorie n’a aucun fondement et que les deux vermines avaient bien essayé de me faire porter le chapeau et qu’ils y seraient certainement parvenus. Heureusement qu’il y avait des témoins.

Avant le déjeuner, les trois collégiens, leur professeur de sport et moi-même nous réunirent dans une petite pièce. Les gamins redevenus enfin calmes prirent place en face de moi. Fatigué de cette matinée et afin d’éviter de passer le reste de l’année dans le chaos, je mis ma fierté au placard et présentai mes excuses au principal intéressé mais seulement sur un point : que j’avais pris l’un pour l’autre. Après avoir esquissé un sourire de satisfaction irritant qui me restera en mémoire comme une ultime tentative de jouer sur mes nerfs, il s’excusa à son tour pour tous ses méfaits, suivi des deux autres. Ils jurèrent que cela ne se reproduirait plus et qu’ils allaient essayer de rester en classe.

A l’exception du petit gueulard sanguin, ils ne me causèrent plus aucun problème et tinrent leurs engagements. Le « boxeur » devint même très sympathique. Fallait-il donc les brusquer un peu pour en arriver là ?

Le 7 décembre, je vous conterai un nouvel épisode charmant.

NB : voici la boite à fusible de mon appartement. Aucun plomb n’a encore été pété ici.

par Ludo publié dans : Ecoles
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Mercredi 23 novembre 2005

Sur les dix-neuf établissements dans lesquels j’ai enseigné, il y en a un où je ne remettrais jamais les pieds. On aurait beau m’offrir un trillion d’euros, la vie éternelle, des portes plus hautes que ma taille, rien n’y ferait.

Le collège d’O., se situe dans une zone industrielle où il fait presque aussi bon respirer qu’au Havre. J’avais hérité de deux collèges l’année dernière et O. avait été choisi comme mon école secondaire.

Le premier rendez-vous avec les trois professeurs d’anglais, le vice-principal et le principal se déroula quelques jours avant de démarrer les cours. Je n’avais jamais entendu parler du quartier, vu que je démarrais tout juste dans une nouvelle zone académique après deux ans et demi passés dans le primaire.

Le principal tenta de présenter très calmement la situation, mais à l’époque, j’avais pris ça pour le discours classique que j’entends à chaque début d’année, celui qui consiste à exagérer le comportement éventuel des quelques élèves turbulents pour les excuser à l’avance. Le vieil homme prenait peut-être un peu plus son temps que les autres : « Bon, euh, nous avons eu dans le passé quelques problèmes entre les enseignants et les élèves… Il faut que vous sachiez que certains sont vraiment genki 元気. ». Ce mot signifie « en forme » et remplace le politiquement incorrect « petits cons ».

Peu inquiété, je m’étais attendu à rouspéter de temps en temps sur une poignée de cancres pas bien méchants. Je m’étais fourré le doigt si profondément dans l’œil que mon coude touchait mon nez. Sans le savoir, j’allais pénétrer en enfer.

Mon tout premier cours avait lieu avec les premières années (les cinquièmes en France). A peine je posais le pied dans la salle que deux garçons se bourraient copieusement le mou en se ruant de coups portés sur le visage à un rythme sauvage.

« Je vois, ça promet. » pensais-je alors.

Après deux cours donnés à chacune des douze classes, je dressais un sinistre bilan.

Les plus âgés, les troisièmes années, même s’ils se composaient de quelques cas difficiles demeuraient à mon sens les plus agréables et les plus reposants grâce à l’humour et l’intérêt de certains.

Les quatre classes de premières années regroupaient une grande majorité de bons éléments mais la présence de trois à quatre monstres infects dans chacune d’entre elles pourrissait l’atmosphère. Le 7 décembre, je vous décrirai dans les détails les déboires que j’ai connus avec l’un d’eux.

Cette racaille, et le mot est faible, passait son temps à agir de la manière la plus animale qu’il soit. Ils arrivent cinq minutes en retard en cours après avoir donné un énième coup de pied à la porte, saluent le prof avec le sourire et un ton familier, et ponctuent leur entrée en scène par un coup de pied retourné dans le bureau de l’enseignant, dont la paroi métallique est devenue plus bosselée qu’une voiture passée au broyeur. Pendant que l’on tente de les sermonner, ils vous rétorquent « ta gueule !» ou « crève !» jusqu’à ce qu’ils pètent une crise de nerf et vous balancent ce qu’ils ont sous la main. Un gant de baseball a d’ailleurs bien failli atterrir ainsi dans mon œil gauche (celui qui n’était pas occupé par mon coude). Quand le professeur les ignore en s’adressant aux êtres humains, ils lui sortent tout un tas d’insanités ou se mettent à jouer à la balle entre bas du front. Ils utilisent le hurlement comme mode de communication. Ils restent assis au maximum trois minutes et se relèvent pour sortir dans le couloir à leur gré en beuglant et en cognant les murs, pour revenir plus excités encore.

Je n’ai connu qu’un moment d’accalmie. C’était en première heure en hiver, et deux des criminels en puissance dormaient au fond de la pièce, allongés sur le sol.

 
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Les deuxièmes années (quatrièmes en France) de leur côté, ne font généralement pas usage de violence verbale pour prouver qu’ils nagent en plein âge bête. Dans leur cas, la vermine ne se compose pas de trois ou quatre garnements mais d’une douzaine par classe (soit le tiers des effectifs). La contamination touchait la moitié à la fin de l’année. Ces créatures vivent dans un monde auquel vous n’appartenez pas. Ils n’écoutent rien, n’écrivent rien, n’apprennent rien. En cours, ils parlent entre eux comme si vous n’existiez pas, jouent au football à l’extérieur comme à l’intérieur, arrivent vingt minutes en tard ou restent dehors, se désaltèrent, sortent les balais du placard pour en casser les manches morceaux par morceaux, ou se tiennent assis sur leur bureau pour lire un manga. Toute remontrance se traduit par un éclat de rire ou un classique « crève ! ».

Le soir de retour dans mon appartement, je voyais dans les jeux vidéo le seul moyen de pouvoir me défouler. Certains passages énervants de la journée me poursuivaient jusque dans mes rêves. Je me demande encore comment j’ai tenu.

Tous ces exemples, je les ai vécus quotidiennement, frustré de ne pas pouvoir agir ou que mes collègues japonais ne fassent rien de peur que leur réaction soit interprétée comme un châtiment corporel. Je ne comprends pas en revanche pourquoi, les dirigeants de l’école ont pris le parti de tout laisser tomber. Le règlement, pourtant respecté ailleurs, n’est pas appliqué. Ces voyous ont une grosse part de responsabilité dans la situation actuelle mais c’est comme si on les encourageait à se comporter de la sorte. Humainement, je ne peux tolérer cette anarchie que jusqu’à un point. Rendez-vous le 30 novembre pour la suite.

NB : Le sondage qui avait été publié à l'origine lors de la parution de cet article jusqu'au 10 août 2007 a été retiré car sa présence ralentissait considérablement l'affichage du blog. Il en ressortait que 42.7% (38 personnes) optaient pour "un bon vieux coup de pied dans le postérieur en disant que c'est vous", 33.7% (30 personnes) pour "une bonne vieille torgnole et tant pis pour les conséquences", 19.1% (17 personnes) pour que "les parents donnent un cours à votre place" et enfin 4.% (4 personnes) pour le suicide.


par Ludo publié dans : Ecoles
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Mercredi 16 novembre 2005

Déjeuner parmi les enfants lorsque je travaillais en primaire s’avérait toujours éprouvant. Rien ne m’obligeait à me rendre dans leur classe à midi, je pouvais très bien prendre tranquillement mon repas dans la salle des profs. Simplement, beaucoup d’écoles estimaient que se remplir l’estomac en compagnie des gamins équivalait à une heure de travail (même si l’opération ne prenait qu’une vingtaine de minutes) et m’autorisaient ainsi à rentrer plus tôt chez moi.

En réalité, le kyûshoku 給食 (le déjeuner) vous use bien plus qu’une simple heure de cours.

A l’heure fatidique, deux à quinze minus morts de rire viennent me chercher à mon bureau et m’accompagne jusqu’à leur classe. Ils deviennent subitement plus calmes quand ils se rendent compte que je fais le double de leur taille, psychologiquement du moins. J’adore ces quelques secondes où ils me regardent la bouche grande ouverte, sur le point de pouffer de rire lorsque je grimpe les escaliers en sautant trois marches de mes enjambées. Décidés à ne pas perdre, ils se mettent tous à accélérer le rythme, certains n’hésitant pas à faire la course. L’arrivée à bon port se déroule dans un concert de rigolades et de reprises de souffle.

L’institutrice (j’eus plus souvent affaire à des femmes) m’accueille et puisqu’elle est occupée à surveiller et à aider les gamins responsables pour la journée du remplissage des assiettes, elle fait signe à mon escorte de me guider jusqu’à ma place. Le plus souvent, les bureaux individuels sont placés les uns contre les autres pour former une grande ronde ou trois à quatre ensembles. Le mien, déniché dans une autre salle, semble à peine plus haut que le plus grand des bureaux de la pièce. L’instit’ s’excuse de n’avoir rien trouver de plus grand, et sous l’air hilare de mon public, je prends place. Face à l’impossibilité de disposer mes jambes normalement, je me retrouve dans l’obligation de placer mes genoux très pas avec les pieds en retrait sous la chaise. Comme cette position devient fatigante à la longue, je place malgré tout mes membres postérieures avec un angle parfait à 90° élevant ainsi la table à vingt centimètres du sol. Le bureau se retrouve donc posé sur mes genoux et cela impressionne toute la galerie.


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Dans les classes disciplinées, l’ambiance reste très calme pendant que les enfants mangent. Quel que soit l’endroit, vous avez toujours un petit grassouillet qui a fini avant les autres et qui attends la permission pour se jeter sur le rabe et mettre un peu d’animation.

Une fois le repas terminé, les monstres viennent vous taquiner. Ceux-ci ne souffrent d’aucune timidité et représentent généralement les plus mauvais éléments. Ils viennent littéralement se pendre à votre cou, tenter de vous arracher un poil de bras ou simplement montrer qu’ils possèdent une forte voix. Ces cas sociaux en gestation affichent au moins une des caractéristiques suivantes :

-         Un agrégat de jus nasal séché sous le pif

-         Des cheveux en bataille, trop longs, ou rasés

-         Cinq taches de nourriture sur le pull

-         Le corps parsemé ici et là de grains de riz collés (un sur la joue, l’autre sous le menton, un sur le sommet du crâne, un sur la jambe et deux sur la main gauche)

-         Le vocabulaire très caca-boudin et ordurier (« elle fait combien de centimètres la tienne, monsieur ? »)

Quand je les vois arriver, je sais que je vais devoir attendre quelques minutes avant de pouvoir regagner le périmètre de sécurité que constitue la salle des professeurs.

Quoi qu’il arrive, il ne faut surtout pas se lever. Dans leur esprit décadent, cela représente pour eux ze chance de vous administrer un kanchô.

Il ne faut pas perdre de vue, qu’un nain rassasié, voit ainsi ses piles rechargées à bloc et peut par conséquent allégrement venir vous vider les vôtres en trois minutes.

Le retour à mon bureau pourrait presque s’effectuer sur un brancard tellement je me sens amorphe.

Avec le temps, même les plus turbulents s’habituent à votre présence et le repas devient un vrai plaisir bien qu’il réclame beaucoup d’énergie.

PS : À partir de demain, débute la rubrique « Portraits » où vous pourrez admirer quelques beaux spécimens.

par Ludo publié dans : Ecoles
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