En octobre dernier, mon collège secondaire faisait plancher ses élèves pendant deux jours d’examen. L’année dernière, la règle voulait que nous nous rendions dans notre entreprise en raison de l’absence totale de cours durant cette courte période. Bien sûr, comme je l’ai déjà mentionné, nous passions nos journées à domicile, ou ailleurs (je profitais d’ailleurs des examens de fin d’année dans mon école infernale pour skier sur les pentes du Mont Asama). Seulement voilà, cette année, le ton du rectorat s’est durci et il est désormais exigé que nous passions huit heures à ne rien faire à l’école. Je ne parviens pas à saisir ce virement de politique bête et méchant qui ne profite à personne. Bref, pour éviter une vague de suicide massive de la part des ALT (Assistant Language Teachers dont je fais partie), le rectorat encourage les collèges à prendre contact avec les établissements primaires pour qu’il nous accueille le temps des tests. Cela n’aboutit qu’une fois sur dix : les écoles primaires fonctionnent sur un emploi du temps plus chargé à mon sens et ne peuvent dont guère le chambouler pour une date précise. En Japonais qui se respectent, plutôt que de dire non, on ne répond simplement pas.
- Vous voulez qu’on vous envoie notre prof étranger le 12 ?
- Ah, oui c’est une très bonne idée ça. Je ne m’occupe pas de ça normalement. Je vais en parler au responsable et regarder le planning et je vous rappelle.
Ca ressemble à un entretien d’embauche. Tout a l’air super, mais les chances d’être pris sonnent, quel que soit le résultat, comme un air de pipeau.
La chance me sourit donc, puisque l’école primaire voisine accepta de me faire venir pour deux heures dans la matinée pour un cours avec les cinquièmes et sixièmes années (CM2 et 6ème en France). Je devais, une fois terminé, retourner au collège pour un après-midi et le lendemain entier à me tourner les pouces, mais c’était toujours ça de gagné. Avec deux années et demi d’expérience des écoliers, on peut dire que je suis rôdé et j’ai toujours en poche trois cours spéciaux, dit d’ « échanges internationaux », l’un basé sur des photos, l’autre sur un petit documentaire de mon cru sur DVD et le dernier consistant en un questionnaire humoristique. Tous remportent toujours un franc succès chez les enfants comme chez les instituteurs.
Mes premiers échanges téléphoniques eurent lieu un lundi avec Monsieur K., vice-principal de cette école et ancien prof d’anglais au collège. Tous les ex-enseignants de collège que j’ai connu en primaire se comportaient de la même manière. Monsieur K n’échappait pas à la règle puisqu’il semblait lui aussi strict, borné et dominateur.
Cette impression se confirma après que je lui ai proposé de présenter mon film.
Il refusa en me disant qu’il voulait que je donne un cours d’anglais facile de première année de collège. Très surpris, je lui demandai si les écoliers apprenaient l’anglais. A ma connaissance, le rectorat de ma nouvelle zone académique n’avait rien institué de la sorte en primaire, contrairement à celui de mon ancienne zone. Il me dit que ses charmants bambins n’avaient jamais entendu d’anglais, mais qu’au fond ce n’était pas grave, car ils pourraient avoir ainsi un aperçu. Après plusieurs répliques à se renvoyer la balle de manière très diplomatique, où j’insistais sur le fait que des écoliers ne pouvaient humainement pas ingurgiter un cours de collège, qu’il devait se fier à mon expérience et que la présentation de mon pays avait toujours ravi tout le monde, nous arrivions à un étrange arrangement. J’exposerais des photos de France en anglais intégral et l’instituteur traduirait en japonais. Dans les quinze écoles primaires que j’ai visité, j’ai dû donner des cours en compagnie de plus de 160 instituteurs. Parmi eux, deux se débrouillaient plutôt bien en anglais, le reste ayant un niveau plus bas que mes pires collégiens…
Je devais donner mon premier cours à 9h50, puis le deuxième juste après. Monsieur K voulut que je me rende à l’école à 8h15 (alors que je commence à 8H30 dans le collège voisin) pour que je me présente auprès du directeur. Allez savoir pourquoi le grand patron ne pouvait me voir plus tard, ou pourquoi on me faisait poireauter 1h35…
Je devais ensuite m’assurer que tout serait prêt à mon arrivée : un projecteur pour les photos et le câble pour le relier à mon ordinateur portable. Apparemment l’organisation faisait défaut à notre homme.
Lui : « Un projecteur ? Ah oui, on en a peut-être un. Mais je ne suis pas sûr. »
Moi : « Pourriez-vous vérifier et me redire ça dans le courant de la semaine ? »
Lui : « Je risque de ne pas avoir le temps malheureusement. Mais on fera des recherches avant le cours. Et si on ne trouve rien ou si ça ne marche pas, vous n’aurez qu’à faire autre chose. »
Moi (fatigué): « … Bon à jeudi alors.»
Le lendemain, mardi, je demandais au prof principal de mon collège de les rappeler pour demander si quelqu’un voudrait bien vérifier s’il y avait ou non un projecteur.
Le surlendemain, mercredi, la réponse vint : pas de projecteur ! Agacé par ce manque de sérieux, je refusais catégoriquement de préparer un nouveau cours à la veille du jour J. Heureusement, on me prêta le projecteur du collège.
Jeudi, je débarquai très exactement à 8h08 dans la petite école et tombai sur une prof et quelques fillettes à l’entrée. Monsieur K arriva trois minutes plus tard et me fit signe d’attendre dehors. Dix minutes plus tard, il revint enfin alors que je commençais à me les geler copieusement et m’annonça avec le sourire et en anglais que j’étais venu tôt pour rien, vu que le directeur était en déplacement aujourd’hui ! Vous pensez que ça l’aurait beaucoup dérangé de me prévenir avant ? Hein dites ?
Toujours en anglais, il me guida jusqu’à la salle des profs et une fois le seuil franchi, il m’expliqua que la pièce demeurait la seule zone où j’étais autorisé à parler japonais.
Après avoir salué quelques professeurs, nous pénétrâmes dans le bureau vide du directeur. Il insista péniblement pour que je fasse un essai de connexion du matériel. J’eus beau lui dire que j’avais déjà effectué l’opération la veille et que tout fonctionnait bien, il me fit tout rebrancher pour constater qu’effectivement, tout marchait à merveille…
Un peu plus tard, je fis la connaissance des responsables des classes concernées par mon intervention, un quinquagénaire aux lunettes aussi grandes que des rétroviseurs et une femme tant dépourvue de particularités que je ne puis me souvenir de son visage. Je me mis immédiatement en quête de leur niveau linguistique.
Moi : « Pour la traduction simultanée, ça va aller ? »
Eux : « La quoi ? »
Moi : « On ne vous a pas prévenu que vous auriez à traduire ? »
Eux : « Non… »
Moi : « … Je vais le faire en japonais alors. »
Eux : « Non non, faites le en anglais. Cela fera du bien aux enfants d’entendre de l’anglais. »
Moi : « Oui mais si personne ne traduit, ils ne vont rien comprendre… »
Eux : « Bon ben utilisez des mots très simples et si personne ne comprends, dites le en japonais. »
Comme je l’avais imaginé, personne n’était préparé et tout se jouerait dans un flou absolu, et de manière absurde qui plus est.
Cinq minutes avant le début du premier cours, j’emportai mon attirail en classe afin d’effectuer les branchements à l’avance.
Les gamins me scrutaient du regard, impressionnés par ma taille. Le rire des uns, le sourire timide des autres, toute cette énergie tranchait beaucoup par rapport au collège et ses éléments aussi vivants et joyeux que des portes de prison. Beaucoup de bons souvenirs rejaillirent à la surface. Il existait pourtant une chose que je détestais en primaire, mais je ne parvenais pas à m’en rappeler.
Deux secondes plus tard, une sorte de singe d’un mètre dix de haut m’infligea un kancho, ce qui me rafraîchit instantanément la mémoire. Son cerveau sous-évolué prit deux secondes avant de trouver la meilleure façon d’attirer l’attention d’un parfait inconnu « Tiens ! Un étranger. Je vais lui mettre mes deux index dans le rectum ! ».
Le premier cours se déroula dans une cacophonie plutôt rare en primaire, surtout pour un premier contact, tout cela causé par une brebis galeuse. Bruyant, vulgaire, perpétuellement en mouvement, il s’amusait à pourrir la vie de ses camarades qui le rappelaient d’ailleurs souvent à l’ordre, sans doute usés de cohabiter avec un tel démon. De telles caractéristiques ne laissent rien présager de bon.
Comme je l’avais prévu, l’emploi absolu de l’anglais s’avéra catastrophique dès la première photo commentée et je dus poursuivre en deux langues pour contenter tout le monde.
Bref, cette 1ère heure assez éprouvante me flanqua la migraine pour la journée.
J’aurais dû rester au lit ce jour-là.






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