Fin juillet, lors du festival de Tanabata, nous traversâmes une galerie marchande remplie de stands. Naoko ne résista pas à l’appel de la fraîcheur et courut ventre à terre en direction du vendeur de glaces à l’eau. Quelques minutes plus tard, nous reprîmes notre chemin et nous tombâmes sur ce spectacle peu commun.
Deux jeunes filles, de taille supérieure à la moyenne japonaise, et vêtues d’un yukata se tenaient debout, immobiles, et tentaient de résister aux crampes labiales provoquées par un sourire forcé prolongé. En face, une haie, que dis-je, un mur de retraités. Debout, accroupis et assis, ils formaient une sorte de rang désordonné de francs-tireurs d’une autre époque et mitraillaient les deux femmes avec un panel technologique qui n’auraient rien à envier à un rayon de Biccamera. On pouvait apercevoir des octogénaires avec un zoom en bandoulière, concentrés sur la mise au point de leur téléobjectif. Ce manège sembla durer des heures. Nous en déduisîmes qu’il s’agissait d’un concours de photographie pour élire Miss Ichinomiya 2005. Plus tard nous vîmes quatre autres prétendantes se prêter au jeu. Très amusés par cette frénésie de clichés d’apprentis paparazzi, nous prîmes aussi la pause, légèrement en retrait. L’idée de nous retrouver sur un coin de photo motiva mes efforts pour développer des postures intéressantes.
Le comportement de la gente masculine nippone d’âge mûr m’émerveille toujours. Grands buveurs incapables de tenir l’alcool, bougons avec leurs proches mais souriant gâteusement en présence de séduisantes représentantes du beau sexe, les Japonais de plus de cinquante ans demeurent une source inépuisable de drôleries pour qui ose s’y intéresser. On les surnomme ojisan おじさん(terme désignant un homme adulte qui n’a plus l’air jeune, obasan おばさんétant le pendant féminin) mais dans la conversation courante, on utilise plus volontiers le terme ossan おっさん(abréviation du premier), légèrement péjoratif, mais pas autant que jiji じじ, très négatif.
Comment reconnaît-on un ossan ?
On l’entend le plus souvent avant même de le rencontrer. Roi des borborygmes, il maîtrise l’art du raclage de gorge suivi du crachat, ainsi que le gobage de jus d’huîtres par voie nasale. C’est d’ailleurs ce dernier aspect qui le distingue du personnage lambda dans le métro. Lambda se contente de renifler toutes les cinq secondes quand il souffre d’un rhume alors que notre vieux bougre se vide les sinus dans le gosier en grognant comme un porc qu’on égorge.
Immigré dans ce pays, je me rends compte que je ne suis pas encore intégré à la population puisque je suis le seul à sursauter quand un ossan hurle en faisant trembler les murs le temps d’un éternuement. C’est tout bonnement ahurissant de voir le stoïcisme des Japonais en pareille situation.
Une autre caractéristique curieuse, le suçage de dents creuses, reste pour moi une énigme. J’ai ainsi remarqué que, dès qu’un ossan se trouvait dans un rayon d’un mètre autour de ma personne, il produisait ce son. Je l’interprète le plus souvent comme un signe de contrariété. A mon égard ou non, là est la question.
Aux dires de mes collègues étrangers, il en ressort que tous subissent régulièrement ce supplice. Je doute sincèrement qu’il s’agisse d’une forme de racisme camouflé. Je pense que cela fait partie de la panoplie du bonhomme et qu’il doit titiller ses dents creuses en permanence, par plaisir ou pour tenter de déloger d’une molaire le morceau de poisson du déjeuner.
Il tousse, avale ses glaires et crache comme un lama, mais au fond il cache une bonne dose de délicatesse. Bien au fond pour certains peut-être.




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