Les conditions de travail à O. furent les pires que j’ai jamais connues. Le comportement révoltant de nombreux élèves ne caractérisait pas seulement mon cours mais toutes les autres matières, ce qui me rassurait d’une certaine manière.
Ainsi les professeurs affichaient tous une mine d’enterrement et des cernes si profondes, que de loin, elles passaient pour des hématomes ou le maquillage cadavéreux utilisé dans les derniers défilés Chanel. Je ne communiquais qu’avec ceux qui m’entouraient dans la salle des profs et les enseignants d’anglais.
Mademoiselle T donnait ainsi des cours d’anglais aux quatre classes de premières années (cinquièmes en France). La trentaine, elle se montrait d’une patience redoutable, un peu trop à mon goût, quand des vermines du gabarit d’Aoki (nom fictif) s’amusaient à lui proférer des horreurs que dans un autre cadre on aurait pu qualifier de harcèlement sexuel et de misogynie. Son niveau linguistique restait très correct. Elle préparait à 100% la leçon en ne me demandant que très rarement d’apporter ma touche personnelle, ce qui, face à des monstres, me convenait parfaitement.
Monsieur H appartenait à une autre catégorie. Absolument nul en anglais, au point de ne comprendre que le dixième de ce que je lui disais, il ne préparait rien et me demandait toujours d’imaginer tel ou tel cours où il se contentait de surveiller les cancres. Avec une voix si faible qu’elle s’évanouissait dans l’air, il ne se mettait quasiment jamais en colère. Face à des trouble-fêtes, il s’approchait d’eux et restait planté devant en leur murmurant d’arrêter de temps en temps. Responsable des deuxièmes années (quatrièmes en France), il faisait de la figuration comme je vous en ai parlé récemment.
Mademoiselle I prenait en charge les troisièmes. Narcoleptique, cette femme forte de quarante cinq ans environ passait des heures dans la matinée à dormir sur sa chaise, y compris pendant la réunion quotidienne. Quand ses collègues voulaient lui demander quelque chose ou lui transmettre un document, ils la réveillaient d’une tape sur l’épaule. Elle émergeait alors de sa léthargie, les yeux plus bouffis qu’un boxeur en fin de match, pour y replonger une minute plus tard. Les élèves de troisièmes ne posaient pas de problèmes majeurs, une bonne chose car je vois mal comment elle aurait pu tenir le choc dans les autres classes. Son physique, son apparence vestimentaire, son asociabilité de façade et son moral très sombre auraient pu la transformer en bouc émissaire parfait pour collégiens cruels. En prenant la peine de bavarder avec elle, en grattant un peu la surface, je découvris une personne plutôt érudite et sympathique. J’étais apparemment le seul à lui adresser la parole dans l’enceinte de l’école ce qui devait expliquer son grand sourire à chacune de nos discussions. Son anglais restait dans la moyenne et nous nous partagions parfaitement les tâches pour chacune des leçons.
Tout marchait à merveille tant qu’elle n’avait pas à écrire trop au tableau. Cela a dû se produire à deux reprises. La première fois, elle recopia à la craie un petit texte de quatre lignes. A peine la première lettre inscrite, je me sentis sur une autre planète où la force de gravitation serait plus faible. Elle mit, chrono en main, dix minutes à tout rédiger. Je n’en revenais pas. Elle s’était si bien appliquée que les mots semblaient avoir été imprimés. Un simple « a » lui prenait cinq secondes !
J’interagissais donc régulièrement avec ces trois enseignants atypiques mais papotais parfois avec d’autres.
Monsieur X (dont j’ai sincèrement oublié le nom), professeur de math quadragénaire de quatrième, fut l’un d’eux. Ventripotent et de petite taille, avec des cheveux longs de chaque côté mais légèrement dégarni sur le devant, de petites lunettes sous un front huileux, on aurait pu le confondre à première vue avec un otaku de Akihabara (quartier des dingues à Tokyo) s’il n’avait porté de costume cravate. Ce sentiment ne s’arrêtait pas à sa physionomie puisqu’il paraissait très calé en dessins animés. Il s’amusait d’ailleurs à changer régulièrement les fonds d’écran des ordinateurs de la salle des profs en apportant sa touche personnelle, c’est-à-dire des images de mangas mettant en scène des héroïnes mignonnes (sans rien de tendancieux, je précise).
Un jour, l’un des écrans montrait le dessin d’une fille dans une tenue futuriste librement inspirée du design des uniformes des collégiennes. La jupe utilisée était plutôt courte. Quelqu’un lui fit la remarque et l’image ne resta en tout et pour tout que quinze minutes sur le PC.
Un lundi matin (cela faisait d’ailleurs quatre semaines que je n’avais pas mis les pieds dans cet établissement), alors que je prenais place à mon bureau, je me rendis compte que son siège, situé en face de moi en diagonal était vacant. Pensant qu’il s’était absenté pour cause de maladie, je pris place sans trop m’inquiéter. La réunion matinale débuta avec la présence très rare du principal, qui tint ce discours : « Voilà, suite à la décision du rectorat, Monsieur X a démissionné. Il va commencer à chercher du travail dans une autre préfecture. Monsieur Y assurera son remplacement. ».
Très interloqué, je décidais de me renseigner auprès de ma voisine, la prof de japonais qui m’avoua sans rien vraiment m’avouer : « Vous n’êtes pas au courant ? Pourtant ça a fait grand bruit. C’est même paru dans le journal et à la télévision. Je ne peux pas vraiment vous en parler comme ça. Disons qu’il a fait quelque chose et qu’il a démissionné.».
Voyant que je ne pourrais rien obtenir de sa part, je frappai à la porte du bureau du principal pour lui demander franchement ce qu’il était arrivé en utilisant un langage très diplomatique pour masquer ma curiosité.
Moi : « Voilà, il s’agit d’un problème délicat mais cela me titille un peu et je voudrais savoir de quoi il en retourne, à moins que cela vous dérange, ce que je comprendrais. »
Lui : « A propos de Monsieur X ? Je peux tout vous dire ! ».
Sa transparence me surprit mais je décidais de rester prudent.
Moi : « Vous n’êtes pas obligé. Vous pouvez juste me dire dans les grandes lignes ce qu’il est advenu de cet homme. »
Lui : « Il a commis un délit. Et il a démissionné car le rectorat ne tolère pas ça. ».
Moi : « Je vois. Vous voulez dire que le rectorat l’a viré. ».
Lui : « Oui c’est exactement ça. ».
Je suppose que le fait de dire qu’il a démissionné consiste à ne pas faire perdre la face totalement à l’intéressé et à son entourage professionnel. Après avoir remercié le big boss pour son éclaircissement, je me dirigeai vers la porte quand celui-ci me lança : « mais vous ne voulez pas savoir ce qu’il a fait ? ». Je ne pus qu’accepter son offre.
Il m’expliqua que ce prof de math s’était fait pincé à prendre des photos sous les jupes de lycéennes !
Estomaqué, je regagnai pensif mon bureau.
Une atmosphère aussi difficile que celle qui règne à O. doit jouer d’une manière ou d’une autre sur le comportement d’un enseignant. Monsieur X aurait sans doute adopté une telle attitude un jour ou l’autre, mais le climat l’y a certainement poussé un peu plus vite.
Je vous rassure, je n’ai pas séjourné assez longtemps en enfer pour me transformer en criminel. Moi quand je prends des photos de culotte, je ne prends aucun risque.






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