Ce sentiment de sécurité reposant que tout voyageur éprouve au Japon ne vient pas du zèle de la police, ni de l’absence de délinquants. Non, tout cela est l’œuvre d’un groupe de jeunes gens (ou parfois d’un homme comme dans X-Or) depuis des décennies : les sentai 戦隊 (mot à mot : escadron de combattants). Adulés comme des dieux, ils ont conquis la planète entière (avec des résultats plus ou moins bons selon les pays). Les Américains, grands amateurs de bon goût ont trouvé le concept tellement bon qu’ils ont décidé d’exploiter le filon en créant les Power Rangers. En France, je crois bien que c’est par le curieusement inoubliable San-Ku-Kai que tout a commencé. Quelle que soit la série incriminée et ce, depuis des lustres, le scénario repose sur les mêmes routines. Voyons cela de plus près.
- Les héros : Généralement cinq, ils sont vêtus d’une sorte de collant intégral avec des bottes et un logo kitch sur la poitrine. Ils ont le visage recouvert d’un genre de casque en plastique dur que la Sécurité Routière n’homologuerait vraisemblablement pas, d’une visière noire façon Ray-ban pour clown alors que le nez et la bouche sont protégés par une plaque au teint plus proche de l’aluminium que de l’acier chromé, censé reproduire un semblant de visage dénué de toute expression, ce qui implique que les héros ne sont pas par définition kawaii. Le nez reste pour ainsi dire quasi-inexistant. Le héros principal de couleur rouge, le plus gentil des gentils, demeure le plus fort et c’est toujours lui qui sauve la mise. Ses quatre compères qui portent généralement les couleurs jaune, rose, bleu et vert, ne font que de la figuration. Le quota de présence féminine et donc de kawaiisme éventuel est néanmoins assuré par le personnage rose (couleur momo 桃, pêche en japonais), toujours (et heureusement) tenu par une fille, un peu plus jeune que les autres héros et avec une voix de yorkshire castré.
- Les grands méchants : Ils hourdissent dans l’ombre des plans machiavéliques mais toujours en s’y prenant avec précaution. A long terme, ils prévoient la colonisation ou la destruction de notre planète mais en attendant, ils préfèrent voir si leur dernier monstre va pouvoir un peu taquiner nos héros. Avec un peu plus de patience et surtout sans répéter inlassablement les mêmes erreurs, il leur serait plus avantageux de préparer une attaque de grande envergure avec plus de créatures et plus d’enjeux à la clé mais bon, je ne suis pas leur conseillé non plus.
- Les monstres : Créés à chaque épisode par les grands méchants, ils sont censés devenir de plus en plus cruels et forts au cours de la série si l’on en croit leurs géniteurs. Un monstre est laid et doit provoquer l’effroi à chaque apparition. Malheureusement sa consistance casimiresque et son aspect grotesque lui procure une certaine teneur comique renforcée par un panel de gestes très restreint. Des moulinets très lents effectués avec les bras signifient que la bête prépare un mauvais coup. L’ouverture des mains placées au préalable en triangle signifie qu’elle vous balance une attaque laser bifluorée. Les bras pliés (ils le sont pratiquement toujours remarquez) avec les paumes des mains devant et un petit sursaut : la bestiole a pris un mauvais coup et dans trois minutes l’épisode prendra fin. La main droite qui tape le cou avec répétition : l’acteur est en train de mourir d’asphyxie dans le costume. Les monstres, si forts soient-ils ne sauraient être considérés comme l’élite des forces du mal. Disons même qu’ils sont un peu cons. Ils obéissent aveuglement à leurs responsables sans savoir qu’ils sont envoyés à une mort certaine.
- Les sbires : Ils se ressemblent tous. Ils bougent bizarrement sans grande efficacité et portent un costume noir. Premiers arrivés sur le front, ils servent de chair à canon, d’amuse-gueules aux héros au début de l’épisode lorsque le monstre fait son apparition et préfère prendre une petite pause avant de rentrer dans la mêlée. Ils meurent au bout d’une pichenette sur le nez. NB : On les retrouve sous une autre forme dans les vieux dessins animés de robots tel Goldorak : les navettes. Ex : « Ce satané Goldorak est encore là ! Préparez Golgoth 42 et envoyez les navettes en attendant ». Depuis le début des sentai, des milliers de sbires anonymes ont ainsi été envoyés au massacre, sans aucune considération.
- Les victimes : Il s’agit d’enfants, de jeunes filles ou des proches de nos cinq drilles. Tous nouent des liens avec nos héros. Ils sont nés « poisse ascendant gémeaux » et tombent inlassablement dans les mêmes ennuis : enlèvements, empoisonnements, proxénétisme, accidents dus à un sabotage etc.
- La transformation : Comme vous devez vous en douter, nos cinq héros ne passent par leur quotidien dans un costume flashy moulant. Ils ont non seulement un visage mais aussi une vie privée qui, si elle était développée normalement, serait d’un ennui mortel. « _ Alors Force Rouge, il est où ton costume ? _ Il avait des traces de cou donc je l’ai donné au pressing. ». Quand le danger survient, c’est-à-dire quand le gamin de l’épisode 12 se fait encore enlever et que la deuxième vague de sbires est envoyée (la première ayant pu être combattue de manière conventionnelle), le ou les héros réalisent des gestes de sémaphore avec les jambes écartées et hurlent leur pseudonyme. Le plus souvent il ne leur prend qu’un millième de secondes pour revêtir leur « scaphandre de combat » mais revoyons la scène au ralenti (et avec plus d’effets spéciaux). Notre homme (ou femme en rose), sentant que ça commence à bien faire, rejoue une partie de Saturday Night Fever avec les bras et un regard déterminé. Soudain venant de nulle part surgit une pluie d’étincelle de la couleur du costume voulu (que j’appelle l’Immaculée déception) qui se mue progressivement en tenue de castagne ultra-moderne et ultra-kitch. Pendant les deux secondes qui suivent où le spectateur fan bave devant l’écran, l’armure demeure rutilante et parait franchement solide. C’est joli, et puis il y a des petits éclairs qui apparaissent un peu partout. L’instant suivant, le plan change et le personnage commence à tuer les types en collant noir avec un zèle presque malsain mais il ne porte plus ce costume de rêve. A la place, la même chose mais revue par Bic, du plastique mou et mate.
- La défaite : Les héros ne sont pas invincibles sinon les téléspectateurs se lasseraient (plus). Au début de l’épisode après avoir maté les pions des méchants, ils rencontrent pour la première fois le monstre. Ce dernier, fourbe et prétentieux à souhait, leur bourre copieusement le pif avant de s’enfuir, alors qu’il pourrait simplement finir le boulot en supprimant ses opposants. Il prend donc la poudre d’escampette en ricanant « hahaha j’aurais pu gagner mais je dois partir, j’ai fait mes huit heures de boulot et je crève de chaud là-dessous ».
- Les véhicules : Que serait notre équipe de sentai sans leur monture ? Motos hypersoniques, voitures qui se transforment en robot, avions de combat qui font couteau suisse… Tous possèdent une ligne (trop ?) reconnaissable où le rouge, le bleu, le jaune et le plastique argenté recouvrent des surfaces si cubiques et dépourvues de courbes qu’on les jurerait dessinés par Duplo. Ces engins souffrent tous des mêmes paradoxes : puissance de feu et absence de camouflage, grande vitesse et absence d’une once d’aérodynamisme.
- L’arme qui tue : Les cinq, estimant que leur combat final contre la vilaine créature a assez duré, s’unissent pour une attaque ultime. Après avoir invoqué en cœur le nom de l’arme secrète, celle-ci, une grosse épée laser ou un gros bazooka, apparaît avec un déluge d’effets spéciaux plus psychédéliques encore que la transformation. La bestiole va le sentir passer, c’est sûr.
- Argh : L’animal en mousse regrette alors d’avoir épargné ses bourreaux et explose dans un délire pyrotechnique. Les producteurs remercient la municipalité de les avoir autorisé à tourner dans la carrière du coin. C’est d’ailleurs fou comme les carrières sont mal famées de nos jours. Notez bien qu’un méchant n’agonise jamais : il explose et on en parle plus.
- La fin cucul : Tout est bien qui finit bien et la victime du jour peut bien lancer la petite vanne qui fera s’esclaffer tout le monde. « _ Sacré Jean-Mi ! Tu nous as fait peur ! _ Je ferais plus attention la prochaine fois… Enfin, j’espère ! _ Ahahaha ! »
Si vous vivez au Japon et que les sentai vous font bien rire, je ne saurais que trop vous recommander l’excellente parodie intitulée Gorenjai visible dans la série de DVD Gottsu ee kanji de Downtown. Ici les cinq héros font tour à tour leur apparition mais ne parviennent jamais à se mettre d’accord sur les costumes. Du pure non-sense, un régal !






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