Si vous croulez sous l’or, dormez sur des liasses de billets et ne savez plus que faire du fruit de vos investissements, si vous aimez le futile, alors je vous conseille fortement de flamber tous vos revenus dans les bars à hôtesses ou à hôtes (ou encore de les verser sur mon compte).
D’après une étude menée par un magasine féminin l’année dernière (dont les sources me paraissent un peu louches pour être honnêtes), une jeune de Nagoya de 20 à 30 ans sur quatre travaillerait ou aurait travaillé dans ce genre d’établissements. Il faut dire que la troisième agglomération du Japon est réputée pour ses bars louches, ses hôtels de passe et ses maisons closes. Dans nos connaissances, plusieurs ont déjà connu une expérience en tant qu’employées dans un cabaret (ou kyabakura キャバクラ), bien que le nom « bar à hôtesse » soit plus désigné.
La clientèle se compose essentiellement de salariés dont la moyenne d’âge oscille entre 45 et 55 ans. Après le boulot, des groupes de collègues vont donc se relaxer à leur manière en vidant leur porte-monnaie pour profiter de la compagnie de quelques jeunes filles, en tout bien tout honneur (les baisers sont par exemple proscrits). Les consommations atteignent des prix purement astronomiques. La boisson la plus cotée depuis quelques années demeure sans aucun doute celle que l’on appelle localement le Donpé pink ドンペピンク, le Dom Pérignon rosé avec des tarifs pouvant dépasser plusieurs centaines de milliers de yen, 200000 yens en moyenne (équivalents à 1300 euros, oui vous avez bien lu). Les hôtesses (comme leurs homologues masculins, les hôtes) sont gradées suivant un classement dépendant de la somme qu’elles auront réussi à soutirer au client au bout d’un mois et donc de la prime qui en découle. Au sommet de la hiérarchie, certaines ont atteint une telle popularité qu’elles pourraient très bien vivre gracieusement des pourboires copieux qu’elles amassent. Sans jamais franchir le pas, elles vont profiter d’une victime fortunée pour se faire payer ce qu’elles désirent : cela commence par les sacs Chanel, puis viennent les montres Cartier et les Mercedes dans les cas les plus extrêmes. Bien sûr tous les clubs n’ont pas les mêmes habitués et certaines filles n’en profitent pas autant que d’autres.
Je ne me suis rendu à un kyabakura qu’une fois, il y a quatre ans, traîné de force par des collègues japonais, instituteurs. Bien imbibés après avoir trinqué dans une izakaya, ils insistèrent lourdement pour que je les suive dans un club. Ils hésitaient entre plusieurs endroits, comme des gens normaux le feraient avec des restaurants. Italien ? Chinois ? Le choix ici se situait plutôt entre des Japonaises, des Indonésiennes et des Philippines. Finalement, ils optèrent pour les secondes. Nous payâmes d’emblée 5000 yens par personnes (32 euros) pour trente minutes ! J’ignorais que l’on limitait le temps de la sorte. L’endroit particulièrement sombre se composait de plusieurs îlots de banquettes et de tables basses disséminés un peu partout dans une vaste pièce. On nous assigna chacun une fille. Toutes venaient apparemment d’Indonésie à l’exception d’une, la plus douée en japonais du lot, qui venait de Mongolie. Mon hôtesse, franchement mignonne, paraissait aussi franchement jeune et ne parlait ni japonais, ni anglais. Tout portait à croire qu’elle venait de débarquer. A l’aide des trois mots d’Indonésien appris pendant les trois mois de cours de cette langue en fac en option, je ne pus que me présenter et comprendre son nom et son âge : vingt ans. Si j’avais su que ça allait me servir dans une telle situation…
Le temps était compté, et comme des automates, les filles remplissaient en permanence nos verres de whisky, disons plutôt d’une goutte de ce breuvage noyée dans un verre d’eau.
Au bout de deux minutes mes collègues commencèrent à prendre un peu trop leurs aises. L’un tenait les mains de son hôtesse, alors qu’un autre se faisait masser. Dans l’espace canapé d’à côté, des ossan entamèrent un karaoké. Après le premier refrain, les filles de son groupe applaudirent, immédiatement suivies par le manager qui scrutait toutes les tables de loin et les filles à notre table… Tout était calculé, artificiel et malsain. J’imaginais les pauvres se faire fouetter par leur patron si elles ne suivaient pas le mouvement. Je n’avais qu’une hâte : quitter les lieux.
Le temps passa malgré tout très vite et je rentrai chez moi avec un sentiment de pitié vis-à-vis de cette profession.
Un autre sentiment me dérangeait. 5000 yens pour trente minutes…Je préfère les horodateurs, au moins on sait pourquoi on dépense et on a moins l’impression de se faire arnaquer.






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