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Mardi 28 mars 2006
Après le « H » de hinamatsuri, voici le « I » de :

 

Ijimé

 

La première fois de ma vie que je donnais un cours, début décembre 2001 (en primaire), je fus frappé par la timidité des élèves de l’ensemble de la classe. C’est pourquoi je décidais de casser le mur qui nous séparait (c’est une image hein) en posant des questions simples truffées d’indices à la totalité de mon auditoire. Les « pioupioux », conditionnés par une éducation qui leur interdit toute expression de leur personnalité et favorise leur esprit d’équipe à outrance, n’avaient jusque là presque jamais parlé de leurs propres sentiments devant la classe.

A la simple question Do you like cats ? (« Tu aimes les chats ? » pour les anglophobes), la plupart ne répondait pas. Il me fallait alors déterminer si mon interlocuteur avait bien saisi le sens de la phrase ou non, s’il était capable ou non de répondre en anglais ou s’il ne savait simplement pas quoi répondre. Trente secondes plus tard, et après avoir dit trois fois que yes ou no suffisaient, je pouvais enfin entendre quelques mots de la bouche du nain :

Bimyô 微妙(« Bof, oui et non, je ne sais pas »). Ce type de phrase floue, digne du plus indécis des Normands, p’têt’ ben qu’oui, p’têt’ ben qu’non, leur servait souvent de réponse. Pour deux mouflets, il m’était tout bonnement impossible d’obtenir quoi que ce soit. L’un soutenait à peine mon regard et finissait par fondre en larmes tandis que l’autre regardait ses mains et paraissait empoisonné par une fléchette de curare.

Je remarquais que ce dernier ne bougeait pas d’un poil pendant la totalité de l’heure et ignorait copieusement son environnement avec des œillères imaginaires.

Une vingtaine d’école et des cours donnés à plus de 250 classes plus tard, je suis en mesure de dresser le bilan.

TOUTES ces classes se composent d’un groupe, et d’un à deux élèves à part. Ces exclus, on les appelle ijimé 虐め(« persécutés »). Plus silencieux que la revue d’un bataillon de sourds muets par un adjudant aphone marchant avec des charentaises sur une moquette épaisse placée sur le sol lunaire (pas facile mais imaginez quand même), ils ont souvent le teint livide, des valises sous les yeux, le dessus de leur bureau vide et un regard qui ne l’est pas moins. Au début je tentais de briser la glace en faisant preuve d’une extrême gentillesse et d’une exceptionnelle patience à leur égard mais bien souvent leurs camarades et/ou le professeur me disaient : « Laissez tomber, il ne parle pas. ».

J’avoue avoir pitié de ces pauvres bougres que je mettais dans un premier lieu dans le même panier que ceux qui produisent du liquide lacrymal pour peu que vous leur adressiez la parole. Mais avec le temps, ces pleurnichards de la première heure finissent par s’habituer à vous et à vous adorer. On avait pris l’habitude de se réunir entre collègues pour boire un pot tous les vendredi et il était coutume de dire combien d’enfants on avait fait pleuré (toujours involontairement bien sûr) dans la semaine. Vers la fin de l’année scolaire, personne ne mentionnait plus la chose.

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Quant aux persécutés, je les classe en trois catégories : les statues, les rebelles et les coincés.

Le terme ijimé qualifie à première vue les trois aux yeux du profane, mais ne s’applique littéralement qu’aux statues. Muets comme des carpes congelées, immobiles comme des chiens d’arrêt amidonnés, ils passent des journée entières la tête penchée en avant, à poser un regard sans vie sur leur bureau. Vous les placez dans un coin et ils ne bougeront que si vous les électrocutez. Ceux-ci ont subi, subissent et subiront la cruauté de leur propre famille ou de leur entourage scolaire. Ils subissent des remarques continuelles de la part de leurs bourreaux, souvent dans l’ombre, parfois même des violences. A moins de se faire des amis, ils risquent de mal terminer. Cela commence par un absentéisme total à l’école, et cela peut aboutir au suicide. C’est la voie qu’a choisi un élève d’une école quelque part dans le pays à laquelle il ne s’était rendu au total qu’une journée. Souffrant des sévices de sa mère, il s’est pendu. L’affaire a été étouffée par la direction du collège qui a jugé bon de ne rien dire aux enfants. Le problème reste certes délicat mais je ne pense pas que le fait de le cacher soit judicieux. Une réflexion sur le sujet apporterait beaucoup à mon sens.

Les rebelles demeurent les plus nombreux. Ils détestent l’école mais leurs parents les poussent à venir. Ils refusent de socialiser avec leurs camarades et rechignent à se bouger le postérieur pour étudier. Je les différencie cependant des cancres car ces derniers, s’ils ne sont guère plus performants, ont tout de même de la répartie. Ils ont généralement les yeux fixés aux fenêtres, dessinent des graffiti sur leur cahier ou dorment. Je rêve continuellement de leur botter le séant.

Les coincés ne font pas partie des spécimens rares non plus. Rien à voir avec des victimes, ils vivent juste renfermés sur eux-mêmes du fait de leur inaptitude à communiquer avec autrui. Leurs loisirs n’ont rien à voir avec ceux des jeunes de leur âge ce qui peut leur valoir certaines moqueries. Pourtant ils font des efforts surhumains pour sortir de leur mutisme et y arrivent dans certains cas. Je suis d’ailleurs souvent l’acteur de cette transformation, en toute humilité, car les cours de conversation anglaise, avec de surcroît un étranger qui les accepte tels qu’ils sont et les encourage, multiplient les occasions de s’extérioriser, à la différence des autres matières.

Mes souvenirs d’enfance ne contiennent que peu de cas de boucs émissaires. Je n’ai pas l’impression que le phénomène soit aussi développé qu’au Japon (du moins Aichi) avec, je le répète, un à deux individus par classe.

Conscient de l’ampleur du problème, le Ministère de l’Education Nationale alloue chaque année une part de son budget à la lutte contre ce phénomène de société. Des campagnes de prévention ont lieu dans toutes les écoles du pays avec des brochures et des assistants sociaux prêts à écouter tout témoignage de persécution. Dans beaucoup d’exemple, les victimes ont trop peur de dévoiler leurs malheurs et les autres n’osent prendre le risque de devenir victimes à leur tour en dénonçant tel ou tel acte.

On pourrait à mon sens atténuer le problème par un développement plus efficace de l’individualité des enfants. En jouant tout sur l’idée de groupe, tous ceux qui ont du mal à s’y intégrer deviendront la risée des « normaux ». Cela passe par l’apprentissage du sens critique qui fait tellement défaut à tant d’écoliers. Par de simples travaux basés sur l’opinion qu’on a d’une célébrité, d’un film, d’un jeu, d’un plat etc. nous verrions sans doute émerger non pas UN mais DES groupes.

En haut de tous les tableaux, on retrouve des simili règles de conduite pour chacune des classes du genre « Obéissance et efforts », « Tous ensemble » etc.

J’aimerais trouvé « Tous les goûts sont dans la nature » placardé à la place, mais on ne change pas un pays qui fonctionne depuis longtemps sur l’esprit d’équipe et la hiérarchie. L’esprit d’équipe, en parallèle, fait partie des notions qui manquent cruellement en France. J’imagine qu’il est difficile de concilier les deux.

Les Japonais estiment que l’apprentissage doit se faire par la souffrance (psychologique). Celle-ci exercée par les aînés, sempai 先輩, sur les cadets, kôhai 後輩, peut passer dans les cas extrêmes par tout un tas de brimades. Dans la vie professionnelle, cela peut se traduire pour un nouvel employé par une montagne de tâches bêtes et méchantes assignées par des supérieurs qui sont aussi passés par là. Cette espèce de bizutage peut aller loin. Mon ami S. enchaîna durant sa première année d’emploi les heures supplémentaires non rémunérées et ne perçut son premier salaire qu’après six mois !

Complément d’information à l’attention de mes chers lecteurs : Naoko m’a appris il y a quelques jours que la préfecture d’Aichi se retrouvait la dernière au classement des performances scolaires, la dernière en ce qui concerne le nombre d’ordinateurs par élève et la première nationale au niveau du nombre d’ijimé.

par Ludo publié dans : ABC
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