Comme je l’avais décrit plus haut dans cet espace électronique, les amateurs de soja fermenté brillent par une volonté de conservation de leur puérilité, ce qui explique sans doute leur crédulité excessive.
Dès leur plus jeune âge, ils s’entourent d’une kyrielle de personnages riards (dont la plupart ne datent pas de la dernière pluie, c’est le moins que l’on puisse dire). Certains héros de dessins animés ont acquis le statut d’immortalité auprès de tout âge et ne paraissent pas démodés aux yeux du public. Astro le robot, Doraemon le robot-chat du futur, Anpanman le super héros au visage fait de pain aux haricots rouges, Pikachu la chose jaune dont le vocabulaire se cantonne à un mot : « pika » et bien d’autres continuent ainsi de faire rire et rêver leurs spectateurs et lecteurs, parfois depuis plusieurs dizaines d’années. Depuis quelques temps, il me semble qu’une vague intense de bestioles étrangères ne cesse de déferler sur le pays. L’ouverture assez récente du parc Universal Studios à Osaka, le succès du spectacle Lion King et le merchandising de masse effectué par les gros studios américains ont sans doute beaucoup apporter au regain de popularité de la Panthère Rose, de Mickey la souris au rictus figé, de Winnie, l’ourson pervers sans slip, de Snoopy et consorts.
Pourquoi donc cette frénésie pour tous les produits dérivés ? Les Japonais adorent, que dis-je, adulent tout ce qui est kawaii, mignon. Tous, absolument tous les gamins, ont, accrochés à leur trousse ou à leur sac, au moins un porte-clé ou un badge gnangnan, quand il ne s’agit pas de la trousse ou du sac en lui-même. Bien sûr les adolescentes ne font pas dans la discrétion. Certaines semblent éprouver des difficultés à marcher droit avec un sac en bandoulière assailli de peluches. Dernièrement j’ai remarqué dans le métro que des étudiants de fac du sexe dit fort, arboraient des couleurs et des motifs que j’avais cru jusque là destinés aux fillettes de 10 ans ou aux drag queens, mais le fait que certains tenaient la main de ce qui ressemblait à une petite amie ne laissait aucune équivoque. Je me souviens en particulier d’un beau cas d’école : chapeau de cow-boy rouge, lunettes de soleil jaunes à la Charles Bronson, T-shirt rose avec un Mickey en paillettes argentées, jeans déchiqueté apparemment par un ours très en colère et mocassins vert brocoli. Je m’attendais à voir surgir un DJ pour le couronnement du danseur le plus disco de la rame.
Cette indifférence ou ignorance du ridicule contribue à développer chaque jour le kawaiisme, qui se répand ainsi tel une épidémie vicieuse. Rien ne peut l’endiguer puisque toutes les tranches de la population sont touchées.
En 2002, lors de mon premier jour de visite d’une nouvelle école primaire, on me proposa de déjeuner avec quelques instituteurs et le directeur dans le bureau de ce dernier. Quel que soit l’établissement, les bureaux de principaux s’avèrent moins accueillant qu’une cellule de goulag par leur architecture stricte et archaïque. On pourrait, en prêtant l’oreille, entendre une mouche péter, si vous me passez l’expression, et chaque mot prononcé paraît amplifié par un écho qui n’existe pourtant pas, une sorte de Twilight Zone en fait. Et bien, la personne que nous appelons dans notre jargon de professeur étranger la Tea Lady, c’est-à-dire la pauvre dame à laquelle il incombe de servir le thé à chaque débarquement inopiné d’une tierce personne, prépara la table et la couvrit d’une superbe nappe rose bonbon à l’effigie de Kittychan. C’est sûr que ça détend tout de suite l’atmosphère.
Ici donc, tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil, que ce soient les indications d’ordre public ou n’importe quelle autre chose que seuls les Japonais puissent interpréter avec un œil infantile.
Ne mangeant pas de ce pain là, je me délecte toujours de forcer les traits de ma personnalité bourrue en déclarant sans état d’âme que je méprise Disney, que quand on a quarante ans en France et que l’on porte un T-shirt Dumbo, on est bon pour l’asile et que dans notre pays, les lapins on les bouffe.
Je suis exaspéré par cette sphère commerciale entourée de guimauve trop sucrée, aux couleurs pastels dégoulinantes de faux bons sentiments dont l’ambassadeur est un rongeur avec une voix de fausset. Je suis fatigué des deux long métrages animés annuels calqués sur les mêmes schémas stratégiques : un héros, une héroïne, un animal mignon attachant et le Happy Meal qui va avec, le tout suivi deux ans plus tard par une suite prétexte uniquement en DVD.
Je me rappelle, la larme à l’oeil, de Screwy Squirrel, l’écureuil fou de Tex Avery. Le premier des cinq épisodes s’ouvrait sur une forêt pleine d’animaux qui gambadaient gaiement et un petit écureuil violet trooooooop mignon. Screwy Squirrel et sa tête de déséquilibré faisait ensuite son apparition, prenait son petit compère sous l’épaule pour l’emmener derrière un chêne pour lui faire passer un sale quart d’heure. Du parfait anti-Disney comme on n’en voit peu. Aujourd’hui seuls Shrek au cinéma (même s’il repose sur des bases commerciales évidentes) et Conker, un autre écureuil trash, en jeu vidéo, ont osé parodié la sacro-sainte institution de Walt.
Pour clore ce chapitre évoquons cette pénible histoire. En 2003, je fis connaissance dans un bar d’une fille de 28 ans. Elle m’avait parue fort intéressante tout le long de la soirée, le fait qu’elle parlait comme moi japonais, anglais et français n’y étaient pas étrangers. Nous nous mîmes d’accord pour nous revoir le temps d’un rendez-vous. Ce fut un véritable cauchemar. Je découvris avec effroi qu’en tant que fan inconditionnelle de baseball, sport que je déteste, et spécialement des Hanshin Tigers d’Osaka, elle allait les supporter sur place une dizaine de fois par an. Deuxième effet Kiss Cool : elle vouait en plus un culte démesuré à Disney et se rendait ainsi deux à trois fois par an dans le parc d’attraction du même nom à Tokyo. Je m’étais dit alors que c’était plutôt mal barré mais qu’après tout, j’avais sans doute moi aussi des passions assez envahissantes, les jeux vidéo pour ne pas les nommer. Le second rencard fut de la même veine : blablabla baseball, blablabla Minnie mignonne... La totalité du temps imparti pour chacune de nos rencontres se résumait en deux mots : « Hanshin » et « Disney ». J’en eus la nausée.
Heureusement, en ce beau jour de juin 2005, je constate que ma très chère ne sort pas du même moule.
NB : Cette tasse provient de ma deuxième école, propriété de la très respectable infirmière assise en face de moi.







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