Fraîchement débarqué du Japon après deux ans passés à Osaka, je démarrais un stage de deux mois dans un château de la
région. J’étais chargé de l’accueil des touristes pour une bonne partie de la journée et je tenais pour le reste la caisse de la boutique. Vers la fin de ce stage, on me proposa de devenir guide.
Je potassai alors le texte qui servait de base à mes collègues, les suivis en pleine action et démarrai ma première visite. Cela me plut tellement que j’insistai pour en faire d’autres par la
suite, tant et si bien que je devins guide pour de bon pendant les deux années suivantes.
Tout le château, y compris son parc, était libre d’accès. Seul le rez-de-chaussée n’était accessible que par visite guidée.
Muni de la clé, je me rendais chaque heure à l’entrée du pavillon principal et sonnais la cloche. Une douzaine de visiteurs se pressaient alors et je démarrais mon office sur le parvis. Le
parcours continuait dans le hall d’entrée pour se poursuivre dans le salon, la salle de billard, la chambre à coucher, la salle de bain et se terminait dans la salle à manger. Cela durait vingt
minutes en moyenne.
Ce travail s’avérait très simple : il suffisait de paraître naturel, de plaisanter sans trop en rajouter et de faire
en sorte qu’une blague que l’on raconte pour la centième fois ait l’air inédite. Je recevais des pourboires : 70 francs en moyenne par visite (en été) à raison de quatre ou cinq par jour.
Mon record fut de 150 pour une visite et 300 pour la journée (en période de forte affluence). En basse saison, les tarifs diminuaient considérablement. Je me souviens d’un
samedi après-midi de novembre où absolument personne n’était venu au château. Il était 16h50 et on me fit signe que je pouvais rentrer vu qu’apparemment personne n’allait assister à la dernière
visite à 17h00. A 16h55, un couple de retraités débarqua. Je reposai alors mon sac et me dirigeai vers la cloche. Ils n’avaient pas l’air de bonne humeur, je décidai donc de leur offrir le grand
jeu avec des tonnes d’anecdotes, la présentation d’objets que je ne citais que rarement, et un grand sourire constant. A l’issue du parcours, ces deux vautours me remercièrent en me donnant dix
centimes chacun (je parle en francs)... J’aurais préféré qu’ils ne me donnent rien. J’avais déjà obtenu des pièces jaunes en pourboire, essentiellement des enfants encouragés par leurs parents
mais les plus pingres me donnaient au moins un ou deux francs.
Les comportements de vos spectateurs ne varient d’ailleurs pas énormément : les réactions comme les questions restent
quasiment toujours les mêmes à un moment donné et on peut aisément les anticiper. Certaines attitudes se répètent invariablement d’une visite à l’autre : deux ou trois hommes vont faire mine
de déjà tout connaître et vont acquiescer sans arrêt ou ponctuer vos phrases par un « il a raison » qui manque autant de discrétion que d’humilité. D’autres en
revanche, bien que plus rares, vont contredire absolument tout ce que vous dîtes mais ces derniers sont en général remis en place par le reste de la troupe. D’une manière générale on rencontre
des gens agréables, intéressés, et très rarement des beaufs puisque ces derniers trouvent le billet d’entrée trop cher.
Alors que je m’occupais de l’accueil un jour, un groupe de sept adultes arriva et une dame blonde aux cheveux courts s’en
détacha. Elle se plaignit à voix haute et en me regardant : « Hé ben, c’est cher ! », trouvant les 40 francs au delà de ses moyens.
D’un ton toujours aussi vulgaire et alors que d’autres personnes attendaient sans geindre, elle
continua : « Dîtes, on est un groupe de sept ! Vous nous faîtes entrer avec le prix de groupe hein (NDLudo : 20 francs) ?! ».
Moi : « Il faut être au moins 15 pour en bénéficier, désolé. Dans votre cas, c’est 40 francs. ».
Elle : « Vous faîtes pas des réducs pour les enseignants ? ».
Moi, de plus en plus agacé : « Non, désolé… Pourriez-vous vous décaler ? Des gens attendent derrière
vous. » (un car venait d’arriver).
Elle, offusquée : « Mais vous avez un tarif à 35 francs là. Pourquoi vous nous faîtes pas entrer
avec ? ».
Moi, n’en revenant pas de son culot : « Vous n’avez pas plus de soixante ans ? Vous n’êtes pas handicapée ?
C’est 40 francs. Je ne peux rien faire pour vous. ».
Elle, excédée et cherchant toujours un moyen de truander : « Bon appelez moi le responsable. ».
Moi, amusé : « Pardon ? ».
Elle : « Oui vous m’avez entendu, appelez-moi le propriétaire du château. C’est inadmissible que l’on ne puisse
pas rentrer. ».
Moi : « Je vais lui téléphoner mais je pense pas qu’il soit là aujourd’hui. En attendant, voudriez-vous vous
décaler et laisser passer ceux qui sont derrière vous ? ». Les gens commençaient vraiment à grogner derrière...
Personne ne répondait au bout du fil.
Moi : « C’est bien ce que je pensais, il est absent. ».
Elle : « C’est quand même incroyable. On vient voir votre château là, on est prêt à payer mais vous refusez de
nous laisser passer. C’est scandaleux. Alors c’est ça hein, vous vous croyez tellement important ! ».
Moi, sentant qu’elle avait dépassé les bornes : « Madame, et ce n’est pas la peine de me regarder comme ça, il y
a des règles que tout le monde, excepté vous, accepte sans en faire d’histoire. Si vous trouvez cela trop cher, allez voir ailleurs mais vous constaterez que notre château n’est pas le plus mal
loti. Soit vous sortez pour le vérifier, soit vous payez 40 francs. Vous m’exaspérez avec vos exigences et vous obstruez le passage depuis un quart d’heure. ». Mon coup de gueule fut à mon
grand plaisir relayé par deux pères de famille.
Mouchée, elle s’éloigna du comptoir et attendit que la file d’attente diminue pour revenir à la charge.
Elle : « Et si on veut juste voir le parc, c’est combien ».
Moi, las : « C’est quarante francs ! Mais vous m’énervez tellement que je vais céder à votre culot. Vous
pouvez entrer à 35 francs mais soyez bien consciente que je vous fais là une fleur. ».
Elle me tendit l’argent sans dire un mot, avec un regard tueur, puis s’achemina vers le château avec ses six
acolytes...
Passer des heures à l’accueil ou en boutique pouvait rapidement devenir très ennuyeux et j’attendais avec impatience
l’heure de la prochaine visite guidée. Ces visites restaient très similaires les unes par rapport aux autres, et dans les moments de fatigue, je ne me basais que sur les routines habituelles,
comme mû par un radar. Cela ne produisait pas toujours les effets escomptés. Lors d’une très grosse visite, j’étais littéralement encerclé par des touristes. Alors que les vingt minutes
arrivaient à leur terme, je commençais un peu à la bourre les explications de la salle à manger et, comme d’habitude, je fis machinalement un geste de la main pour montrer un service en argent
authentique du XVIIe siècle situé dans mon dos... en oubliant justement que des personnes se trouvaient derrière moi. Je réussis à mettre deux doigts dans l’oeil d’un innocent et passai les trois
minutes suivantes à m’excuser sous une pluie de rires. Nous passâmes également un bon moment quand je voulus enjamber la corde de sécurité pour présenter les différentes composantes du
salon : je me pris bêtement le pied et me vautrai comme un crêpe sur la parquet. Cinq enfants en bas âge mirent un quart d’heure à s’en remettre.
Le meilleur souvenir que je garde des lieux reste l’anecdote survenue à une de mes collègues et grande amie, Marie-Thérèse,
qui a vécu quelques printemps de plus que moi. Elle aimait parler de Marie-Thérèse d’Autriche pendant ses prestations. Le chocolat se prenait exclusivement en boisson à l’époque et on y ajoutait
de nombreux épices. On raconte que l’infante raffolait de chocolat à tel point qu’elle se relevait parfois la nuit pour en boire. Lors d’une visite, ma collègue changea quelque peu la tournure de
son discours et employa ces termes pour conclure cette petite histoire : « Marie-Thérèse d’Autriche se relevait la nuit pour boire son chocolat épicé ». A la fin de la visite, un
homme vint lui parler : « Etes-vous conscience de ce que vous avez dit ou c’était juste un coïncidence ? ». Il fallut de plus amples explications pour qu’elle comprenne le jeu
de mots involontaire qu’elle avait formulé.
Ce n’est qu’après être devenu professeur que je réalisai les similitudes frappantes entre mon métier actuel et celui de
guide. Dans les deux cas, vous rencontrez plusieurs fois un groupe de personnes différentes auxquelles vous présentez les mêmes choses en tentant d’être le plus clair et le plus enthousiaste
possible, et dans les deux cas, vous avez l’impression de jouer un personnage.
PS : La photo n’a qu’un rapport très mince avec cet article puisqu’il s’agit d’une guide profitant d’une pause
à Ishigaki.
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