Très exactement un mois après ma première arrivée au Japon, fin septembre 1995, ma famille d’accueil d’alors me présenta un plat semblant sortir tout droit d’un épisode de Startrek. Sur une petite assiette, un triangle de matière gélatineuse mais ferme, grise et mouchetée de points noirs était recouvert d’une pâte d’un rouge profond.
Je saisis l’étrange aliment et le portai à ma bouche. C’est à cet instant même que je crus que l’on m’avait catapulté dans les airs et que je tombais irrémédiablement en chute libre avec l’estomac au niveau du cou. Un fumet nauséabond accompagnait chacun des mouvements de ma mâchoire sur cette substance caoutchouteuse et devenait de plus en plus intense. Il ne me fallut pas plus d’une demi seconde pour cesser tout mouvement. La sueur commençait à perler sur mon front et j’aurais prié pour qu’un sac plastique apparaisse sur mes genoux pour que je puisse éliminer de ma bouche l’ignoble intrus qui s’y était glissé. Je n’avais aucune autre alternative que d’avaler le monstre après m’être rué sur le verre de thé froid. Ce jour-là, seul le père était là et il avait déjà fini son repas. Je n’avais jamais refusé un plat au Japon jusque là et, même si je n’appréciais pas tout, j’avais fait l’effort de tout ingurgiter. Mais là, non. Impossible. Cela ressemblait à un vilain gage. Devenant de plus en plus pale, des ruisseaux de sueur me coulaient sur le nez et les joues. Je décidais d’en finir avec ce morceau de cuisine démoniaque qui, après tout n’était pas bien gros.
Cette deuxième bouchée me mit vraiment mal à l’aise au point que je crus que j’allais redistribuer sur la table les trois repas précédents suivis d’un litre de bile et de mon appareil digestif.
Avec le peu de tact que me permettait mon état et considérant que le supplice avait assez duré, j’annonçai à mon hôte qu’il m’était humainement impossible de terminer l’assiette. Il prit la chose
en riant en me disant : « Ben ça alors, tu n’aimes pas le konnyaku 蒟蒻? ».
Pendant de nombreuses années par la suite, j’évitais tous les plats basés sur ce que l’on appelle en français la langue du diable (amorphophallus konjac), une plante qui pousse en Asie de l’est. Puis un beau jour, influencé par de plus en plus de personnes qui m’affirmaient que cela n’avait aucun goût, je prenais mon courage à deux mains et retentais ma chance. Il fallait me rendre à l’évidence : ils avaient raison. Malgré une consistance de limace (bien que je n’ai jamais essayé), le konnyaku n’a aucun goût.
Après mon arrivée à Nagoya en novembre 2001, je me mis à goûter plusieurs plats locaux : tebasaki bien sûr mais aussi tenmusu et misokatsu. Pour ce dernier, il s’agit de viande panée, non pas recouverte d’une délicieuse sauce barbecue comme dans le Kansai mais de miso rouge (soja fermenté). Une seule bouchée de misokatsu me remit en tête avec d’étonnants détails l’épisode de mon premier contact avec le konnyaku. Souvenez-vous : celui-ci était accompagné d’une pâte rouge sombre. J’avais trouvé le fautif : le miso rouge. Une fois de plus, je devins livide et me retins de ne pas transformer mon assiette de misokatsu en assiette de tripes.






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