Après avoir dévoilé mon palier, lieu ô combien fascinant, je me suis convoqué en réunion avec moi-même comme je le fais chaque semaine, pour discuter en monologue de mon planning rédactionnel pour les jours à venir. Je parvins à un accord avec les partis en présence sur le lancement d’une nouvelle série qui consiste à faire découvrir aux Ouglonautes que vous êtes, mon doux foyer.
Quoi de plus naturel donc, que de commencer par l’entrée.
Par pur souci décoratif, j’y ai disposé un noren暖簾, le type même de rideau utilisé à l’entrée des restaurants.
Comme dans toutes les habitations de l’archipel, la porte s’ouvre sur un niveau inférieur de quelques centimètres par rapport au reste. Parfois l’accès au logement proprement dit se fait après avoir gravi deux ou trois marches. Evidemment dans le cas de mon appartement, cette escalade se résume à franchir une dénivelée impressionnante de dix centimètres. Cette zone en deçà se nomme le genkan 玄関 et sert d’aire de délestage pour les chaussures. On n’entre jamais chez quelqu’un sans se déchausser. Les seuls qui dérogent à la règle demeurent les étrangers fraîchement arrivés. Ils ne remarquent jamais que leurs accompagnateurs font une halte après avoir franchi la porte afin de troquer leurs mocassins boueux pour des savates, et se ruent droit vers l’hôte, prêt à lui serrer la main avant de se rendre compte que celui-ci exprime son malaise, l’air de dire « pourriez-vous vous déchausser dans le lieu prévu à cet effet pendant que je passe la serpillière ? ».
Ce petit rituel permet de garder le sol propre plus longtemps. Je l’appliquais même quand j’habitais en France. Les Français d’ailleurs ne sont pas toujours réceptifs vis-à-vis de ce principe. A Paris, un employé EDF était venu relevé le compteur. Ne s’étant pas présenté au premier rendez-vous prévu, j’avais appelé pour faire part de mon étonnement et un deuxième rendez-vous avait été arrangé. L’homme, pas rasé, plutôt bourru et plus amical qu’une porte de prison, se présenta une heure en retard. Je l’invitai à quitter les immondes galoches couvertes de poussière et de terre qu’il avait aux pieds avant d’entrer, en lui expliquant que je souhaitais garder propre la moquette qui venait d’être posée. De quelques enjambées, il envoya valser toutes mes considérations d’ordre hygiénique, en me salopant tout, avant de me répondre « j’ai pas l’temps ». Aujourd’hui chez moi, tout le monde entre en chaussettes, non pas que je l’exige, mais parce que la notion de respect a un sens ici. En effet, lorsqu’un livreur vient avec deux bonbonnes d’eau de 11.35 litres dans les bras, il n’hésite pas un seul instant à quitter ses souliers, même si l’exercice s’avère périlleux. Idem pour les deux braves gars qui m’ont apporté ma télévision il y a deux ans et ce malgré l’étroitesse de l’entrée…
Etant donné la taille de mon appartement, le port de chaussons est inutile. La moitié, composée de plancher, se prêterait bien à ce petit confort mais étant donné que je passe le gros de mon temps dans le salon et la chambre à coucher avec un sol en tatami, j’ai préféré éviter. Il faut savoir que le tatami demeure une zone de non-droit pour toute semelle. Si vous le piétinez avec une matière plus dure que la chaussette, voilà ce qu’il risque d’arriver : ça raye se désagrège.
La prochaine fois : la salle à manger.







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