Si le climat du mois de septembre offre des températures plus humaines après quelques semaines (à l’heure où j’écris ces lignes, je transpire toujours comme un souffleur de verre atteint de paludisme), il accueille aussi un bon nombre de typhons (taifu 台風 en japonais).
Ces cyclones présents uniquement dans l’Océan Pacifique proviennent des tropiques et suivent souvent la même route en provenance de Taiwan lorsqu’ils s’abattent sur le Japon. La vitesse des vents se calcule en kilomètre par heure. Pour un tel phénomène, on dépasse souvent les cent kilomètres par heure. La vitesse de déplacement de l’ensemble de la perturbation se calcule elle en mètre par seconde. On obtient en moyenne 30 mètres par seconde.
La météorologie nationale les numérote mécaniquement, c’est pourquoi tous ignorent ici les jolis prénoms dont ils sont affublés ailleurs. Dans la nuit du 6 au 7, le typhon numéro 14 (le quatorzième de l’année, baptisé Nabi à l’étranger) déferla sur la région du Tôkai, où se trouve Nagoya. Des pluies diluviennes ainsi que des bourrasques violentes, avaient précédé de quelques jours la partie la plus rapide du vortex. Les consignes de mon école étaient claires : si dès 6 heures, le matin du 7, les autorités lançaient un avis de tempête, les cours étaient annulés pour la journée et je devais en contrepartie me rendre au siège de ma société. Mon collège, comme beaucoup d’autres, considère la sécurité de ses enseignants comme accessoire. Le fait de m’envoyer bosser ailleurs, un jour où les transports ferroviaires sont interrompus, les vols annulés et où peu de fous osent prendre leur voiture, laisse penser que toutes ces histoires d’inondations et de glissements de terrain ne sont que des rumeurs et que je n’aurais donc aucune chance de me prendre un bout de tôle arrachée en plein visage à la sortie de mon appartement. Le rectorat a en effet redéfini magistralement le mot typhon.
Typhon : nom masculin.
1- Cataclysme fatal aux étudiants qui se manifeste sous la forme de précipitations si fortes qu’elles lacèrent les uniformes et accompagnées de vents puissants très très dangereux.
2- Bise légère dont on exagère souvent les effets, et qui n’empêche personne d’accomplir son travail. Synonyme : éternuement.
Les dirigeants de ma société, ayant dans ces moments précis toute leur tête, nous conseillent de rester dans nos pénates et nous couvre en cas de problème. Mon sort reste ainsi nettement plus enviable que celui de mes collègues japonais. Ceux-ci doivent impérativement être présents. Si les conditions climatiques deviennent réellement catastrophiques et empêchent tout retour à domicile, ils doivent dormir sur place.
Les professeurs offrent-ils tant de dévotion à leur emploi qu’ils en oublient leur propre sécurité pour se comporter comme des capitaines de navire en plein naufrage ? J’imagine facilement la même chose en cas d’incendie, de tsunami, de séisme, de coulée de lave ou d’invasion nord-coréenne.
Mon nouveau boss nous a récemment fait part d’une anecdote intéressante. Il y a quelques années, ils avaient passé ses vacances d’été dans un îlot isolé de l’archipel des Fidji en compagnie de sa femme japonaise. Ce lopin de terre minuscule en pleine mer accueillait quotidiennement des avions grâce à une piste d’atterrissage de fortune, du genre sable damé. Ils avaient prévu de passer la nuit dans cet endroit paradisiaque avant de remettre le cap le lendemain sur le Japon. Apres le passage inopiné d’un typhon, la piste s’était transformée en marécage et le premier vol avait été reporte à une semaine. Mon boss se réjouit alors de cette nouvelle. Il y voyait sept jours de vacances supplémentaires. Sa femme en revanche fondit en larmes. Salariée, elle devait absolument rentrer au Japon avant tel jour. Un tel retard sur le calendrier se traduisait par un licenciement pur et simple… Ce qui se produisit.
A cheval sur le règlement comme un maniaque, un directeur nippon se moque de la raison de votre absence même si cela s’avère indépendant de votre volonté.
Plus j’y pense et plus j’en reviens aux mêmes conclusions : travailler au Japon pour un japonais relève du pur masochisme, et plus on grimpe en hiérarchie, plus on acquiert un pouvoir de sadisme envers ses subordonnés. Je souhaiterais presque la présence de la CGT dans ce pays.
Bref, le 7 septembre, j’eus une pensée émue pour mes confrères, ces pauvres brebis stakhanovistes qui avaient du arriver sur leur lieu de travail a la bourre et trempées des pieds à la tête alors que je profitais honteusement du confort de mon oreiller.
Le soir, le soleil éclairait un ciel d’une clarté exceptionnelle.






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