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Mercredi 5 octobre 2005

Je croyais naïvement que l’arrivée de températures plus clémentes (il fait cependant toujours 27 degrés aujourd’hui) allaient apaiser l’haleine de mon voisin dans la salle des professeurs, suivant ma théorie des effets néfastes de l’humidité sur les aliments. Cette haleine, pire que celle d’un charognard (ou d’une charogne, je ne saurais dire) produit des effluves de café oublié dans son filtre pendant un siècle, avec le lot de moisissures et la faune qui va avec.

La « Bouche de Sauron », comme je la qualifie, ne se contente pas de terroriser son entourage de manière olfactive puisqu’elle offre un spectacle visuel traumatisant. Après des décennies d’accumulation de sédiments de nourriture, ses dents se sont pour ainsi dire fossilisées et couvrent un spectre chromatique qui va de l’ocre au noir ébène. L’odeur de la vieille moquette souillée et putréfiée du hall des cinquièmes ne parvient jamais à prendre le dessus sur celle de mon collègue et je suis convaincu que si on la décollait on trouverait un biotope moins riche. C’est simple : s’il existait des boules Quiès pour le nez, je m’en trufferais les sinus et s’il offrait sa mâchoire à la science, les chercheurs découvriraient à coup sûr de nouvelles formes de vie.

Victime de cette guerre bactério-chimique, j’envisage un jour de lui offrir une brosse à dents ou plutôt ce type de brosse recouverte de tiges métalliques en espérant en trouver des coriaces qui ne fuiraient pas ventre à terre à la vue de la Bête. Je pourrais tout aussi bien lui faire cadeau d’un tube de dentifrice mais l’homme sait-il seulement de quoi il s’agit ? De toutes manières dans son cas, des gargarismes réguliers avec un baril de Vigor, la puissance industriel au service de vos sols, seraient plus indiqués.

Le bon côté de l’affaire, c’est que j’ai amélioré ma capacité respiratoire par des séances d’apnée quotidiennes bien qu’il arrive toujours que je hume malencontreusement cette peste gazeuse, provoquant à coup sûr un encrassement des poumons digne d’un gros fumeur de Gitanes maïs. Pour protéger mes bronches, je me tiens en cours, à quatre mètres de lui, près de la porte grande ouverte. Je le sens toujours mais je parviens à garder ma concentration.

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En plus de souffrir de ce handicap buccal, notre souffre-douleur du jour est complètement bouché à l’émeri. En classe, cela se passe bien jusqu’à ce qu’un élève avec une petite voix prenne la parole, auquel cas il interprète le tout à des années lumière du sens original ou n’entend tout simplement rien et me regarde pour déceler dans mon regard si le collégien a bien dit quelque chose. Dans la salle des profs, d’autres enseignants l’appellent parfois de loin en hurlant, souvent sans succès. N’ayant pourtant pas atteint la soixantaine, il possède toutes les caractéristiques de la sénilité. Ses attributs dentaires, comme je viens de le décrire, sont devenus de l’histoire ancienne, voire une légende, et ses oreilles ne font guère mieux, mais en plus, il a choisi de se coiffer par la technique du come-over (laisser les cheveux pousser sur les côtés et les rabattre au sommet du crâne pour camoufler une calvitie). Le problème c’est que cette ruse de sioux ne trompe personne : seul un cinquième du cuir chevelu est couvert.

Comme si cela ne suffisait pas, il radote comme une marchande de légumes à la retraite. Après chaque leçon, nous dressons souvent un bilan rapide de l’heure passée : untel s’est bien débrouillé cette fois, commencer par tel point de grammaire était une bonne idée etc. A chaque fois que je donne mon opinion, il me le répète plusieurs fois de suite pendant cinq minutes.

Moi : « On a bien fait de les interroger au début. Cette classe participe bien mais ils étaient un peu bruyants, non ? »

Lui : « Oui c’est vrai. Un peu bruyants. »

Moi : « Oui c’est dommage. »

Lui : « Remarquez, ils participent bien… »

Moi : « Oui ».

Lui : « Mais ils sont un peu bruyant quand même. »

Moi : « … »

Lui : « Mais c’était bien de les interroger au début »

Et ainsi de suite…

De retour à mon bureau, il poursuit alors la conversation pendant une vingtaine de secondes en se rapprochant de moi, pas nécessairement pour me mettre dans la confidence, mais plutôt pour être sûr d’entendre tout ce que je dis. C’est là que je passe au mode Grand Bleu.

Notre pauvre bouc émissaire est de surcroît la proie d’un tic de langage énervant. Il ajoute à chaque fin de phrase l’expression tokaitte とか言ってque je traduirais arbitrairement par « style » ou « genre » (au sens argotique). Par exemple : « Ils étaient un peu bruyants, genre. ». Les trois quarts du temps, cette adjonction n’a aucun lieu d’être : « Bonjour, ça va ? Genre. » ou bien « On a cours la troisième heure, style. ».

Heureusement, ce phénomène de la nature demeure une personne sympathique, sauf pour mes narines.

PS : voici son bureau. Oui, en plus il est bordélique.

par Ludo publié dans : Ecoles
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