Le rectorat exige des entreprises avec lesquelles il travaille, la tenue de réunions bimensuelles le lundi. Pourquoi s’en tenir à un tel calendrier quand tout peut être dit par fax interposés ? Pourquoi s’acharner à organiser un tel emploi du temps quand les participants n’ont en général rien à dire ? Tout simplement parce les Japonais adorent ça, comme nous l’avions décrit ici.
Se rendre à un tel meeting relève de la vraie corvée mais d’un autre côté, cela nous permet de quitter l’école vers midi quarante, au lieu de 16h15. Beaucoup d’ALTs (Assistant Language Teachers) dont je fais partie, enseignent à l’autre bout de la ville et il leur faut du temps pour rejoindre le lieu de rendez-vous après le déjeuner. Je mets moi-même 50 minutes pour rejoindre mon domicile, 20 minutes pour casser la croûte, une petite demi-heure pour digérer et 30 minutes pour arriver légèrement en avance. Le meeting commence lui à 15h. Y sont présents notre chef (un américain), notre responsable de zone (une Japonaise), le boss (un Japonais) et l’audience, composée de trente professeurs de diverses nationalités.
Lorsque j’ai démarré il y a quatre ans, les meetings avaient lieu une fois par mois, le vendredi à 17h. Déjà il nous était permis de terminer les cours à midi et nous jouissions d’un moment de détente plus long avant d’attaquer deux heures de parlotes inutiles. Heureusement aujourd’hui tout cela ne dure rarement plus d’une heure, et récemment une quarantaine de minutes en moyenne. L’ambiance se veut bon enfant et je dois dire qu’elle s’améliore avec le temps et l’arrivée de nouveaux chefs nous poussant à taquiner de plus en plus nos supérieurs (à l’exception du manager), par des blagues assez poussées.
Monsieur I n’est pas du genre boute-en-train. C’est un peu notre Kim Jong Il à nous : il possède un droit de vie et de mort sur ses ouailles, tire une tronche de cent pieds de long en permanence, tout le monde le critique mais jamais en face et il ressasse toujours la même chose. Il ne prend la parole qu’en début de réunion et s’absente généralement juste après. Plein de louables intentions, il nous complimente, se soucie de notre santé et nous conseille la vigilance. Le discours ne changeant que très peu à chaque fois, le voici retranscrit ici avec des blancs à remplir et des cases à cocher :
« Bonjour à tous. Merci d’avoir fait l’effort de venir aujourd’hui. Ceci est le meeting du trimestre. Vous avez tous effectué un excellent travail pendant le trimestre dernier/le mois dernier/l’année dernière. Grâce à vous, le rectorat est très satisfait de votre performance. Personne n’a été malade ou en retard à l’école, à part quelques-uns. Continuez donc sur cette lancée. Le printemps/l’été/l’automne/l’hiver se termine et bientôt la saison des pluies/la canicule/le froid/les vacances/les typhons/la peste bubonique/le migou arrive(nt). Veillez à ne pas tomber malade/avoir d’accident de la route/ vous casser une jambe au ski/sombrer en mer/prendre la pilule bleue/vous parer de l’Anneau. Merci à tous. ».
Bien sûr, nous sommes obligés de participer au meeting sous peine de voir notre prime de fin d’année et notre salaire pour l’année prochaine diminués. Le fait de nous remercier d’être venu me paraît donc absurde. Les problèmes individuels sont toujours passés sous silence alors qu’il me semble qu’il serait bienvenu d’en discuter tous ensemble. Quant à cette fixation sur la maladie, elle relève de la pure paranoïa comme je l’avais expliqué ici. Le discours ne change jamais d’un iota si bien que certains de mes collègues ont proposé sur le ton de la rigolade d’en faire un enregistrement que nous jouerions en début de séance.
Monsieur I ne parle pas anglais, un comble, et se fait traduire par notre chef qui s’efforce à chaque fois de trouver des formules différentes pour des propos maintes fois répétés. Ensuite l’homme nous quitte et nous pouvons aborder des discussions un peu plus intéressantes comme des histoires de fonctionnement interne ou des idées de leçons. Hélas ces dernières ne concernent que le cours du moment et il nous faut donc patienter un an avant de les mettre en pratique.
Comme je l’ai dit plus haut, notre société se doit d’organiser deux réunions par mois. Seulement voilà, faute de temps et j’imagine surtout par flemme, un meeting sur deux devient un calendar meeting. Sous cette dénomination innocente se cache un judicieux subterfuge. Nous quittons normalement le collège vers midi, rentrons chez nous… et y restons. Il ne s’agit ni plus ni moins que de faux meetings destinés à tromper le rectorat et satisfaire notre employeur (et bien sûr nous-mêmes). Chut ! C’est un secret !
PS : voici le bâtiment de Nagoya TV à proximité duquel nous nous retrouvons dans la joie tous les mois.






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