Je fus convié vendredi dernier à un pot (enkai 宴会) organisé par les collègues japonais de mon collège secondaire. C’était la cinquième fois que l’on m’invitait à un tel événement. Je sais désormais que cela se déroule toujours de la même manière. On vous donne rendez-vous à 18h30 dans un restaurant cher où une table a été réservée pour une quinzaine de personnes. Les hauts placés pondent leur discours, on vous pose des questions banales et après une vingtaine de minutes, l’atmosphère devient vraiment festive. Ce soir là n’échappa pas à la règle. A l’heure prévue, je rencontrais tout ce monde à Zaza 座座, une izakaya de luxe. On nous guida vers une grande pièce en tatami composée de deux longues tables basses sur lesquelles étaient disposés les premiers mets.
Le principal déblatéra un discours très formel suivi du chef des profs et nous pûmes trinquer avec les bières fraîches qui venaient tout juste d’être servies.
Le chef des profs, Monsieur K, commença les discussions d’usage en me demandant ce que j’allais faire le week-end et fut rejoint dans son interview par le principal et sa batterie de questions « marronnier ». En jargon journalistique, je rappelle qu’un marronnier qualifie un sujet que l’on retrouve de manière cyclique (la crèche de Noël vivante de Pouldu-les-Ouailles, la naissance du bébé panda Knut au zoo de Grugnon-sur-mer, etc.). Dans mon cas, une question marronnier, c’est une question que l’on me pose cinquante fois par an (et je n’exagère rien) : « Il fait froid en France en hiver ? », « Ca fait combien de temps que vous êtes au Japon ? », « Ludo, c’est pas votre nom de famille alors ? », « C’est difficile le Japonais ? », « Vous avez appris où à vous servir des baguettes ? », « Vous aimez les sushi ? »…
Vingt minutes plus tard, montre en main, les questions fusaient de toute part pour devenir de plus en plus personnelles alors que l’alcool commençait à agir sur leur cerveau : « Hé dîtes hé, elle a quel âge votre p’tite amie hé ? ». Je répondis « 23 ans. » en m’attendant à me faire chahuter dans la seconde. Je dus en fait attendre de répondre à la question suivante pour que cela se produise : « Et vous ? Hé dîtes hé. Et vous ? ». « Ben 31 ans voyons ». La plupart d’entre eux connaissait déjà mon âge mais attendait ma réponse pour me lancer en cœur « Mais c’est criminel ça ! Ahaha ! ». Bon j’ai l’air de me plaindre comme ça mais il n’en est rien. J’adore d’une part, que l’on me pose des questions, et d’autre part, que l’on plaisante de la sorte.
La déficience d’une enzyme chez beaucoup de Japonais, responsable de l’élimination de l’alcool dans l’organisme fait en sorte que ceux-ci tiennent très mal l’alcool. A l’heure où on me taquinait, la moitié arborait un visage rouge écrevisse.
Après quelques sashimi, de la carpe aux légumes sautée et d’autres merveilles, les convives n’avaient plus de sièges fixes : ils allaient et venaient pour enchaîner les conversations en trinômes. A intervalles réguliers, certaines discussions prenaient le pas sur toutes les autres pour provoquer l’attention de tous.
A 9h00, tout le monde reprit son sérieux. Le temps imparti pour la fête approchait de sa fin et il fallait régler la douloureuse. Je m’en sortis pour 5000 yens (36 euros).
Après un rapide vote, dix d’entre nous décidèrent de continuer la fête par une 二次回 nijikai (deuxième partie de soirée). Cédant face à l’appétit gargantuesque du principal, nous nous rendîmes dans un restaurant de ramen. J’y dégustais des gyoza avec un peu de bière.
A 10h00, les personnes encore valides, c'est-à-dire cinq d’entre nous, décidèrent de prolonger la soirée avec une 三次会 sanjikai (troisième partie de soirée) au karaoké après que notre chef à tous, par un geste de bonté bienvenu provoqué par l’ingestion d’une succession de boissons fermentées, nous ait tout payé.
Une heure et demi de chansons et de bières plus tard, je regagnais mes pénates à pied.
J’apprécie toujours ce genre de beuveries avec des gens toujours coincés sur leur lieu de travail. L’alcool agit sur eux avec merveille en les désinhibant complètement (parfois trop) et en les rendant bien plus sympathiques. C’est dans ces moments là que l’on vous promet de remettre ça un de ces jours et de reprendre contact régulièrement. Hélas, cela se solde systématiquement par un silence radio. Ce qui est interprété comme de vrais intentions (hon-né 本音) demeure souvent des formules de politesse dans le but de paraître plus ouvert (tatémaé 建前). Il s’avère toujours délicat de distinguer un hon-né d’un tatémaé mais l’expérience dans le milieu m’a appris à ne pas espérer trop.






Commentaires