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Mercredi 16 novembre 2005

Déjeuner parmi les enfants lorsque je travaillais en primaire s’avérait toujours éprouvant. Rien ne m’obligeait à me rendre dans leur classe à midi, je pouvais très bien prendre tranquillement mon repas dans la salle des profs. Simplement, beaucoup d’écoles estimaient que se remplir l’estomac en compagnie des gamins équivalait à une heure de travail (même si l’opération ne prenait qu’une vingtaine de minutes) et m’autorisaient ainsi à rentrer plus tôt chez moi.

En réalité, le kyûshoku 給食 (le déjeuner) vous use bien plus qu’une simple heure de cours.

A l’heure fatidique, deux à quinze minus morts de rire viennent me chercher à mon bureau et m’accompagne jusqu’à leur classe. Ils deviennent subitement plus calmes quand ils se rendent compte que je fais le double de leur taille, psychologiquement du moins. J’adore ces quelques secondes où ils me regardent la bouche grande ouverte, sur le point de pouffer de rire lorsque je grimpe les escaliers en sautant trois marches de mes enjambées. Décidés à ne pas perdre, ils se mettent tous à accélérer le rythme, certains n’hésitant pas à faire la course. L’arrivée à bon port se déroule dans un concert de rigolades et de reprises de souffle.

L’institutrice (j’eus plus souvent affaire à des femmes) m’accueille et puisqu’elle est occupée à surveiller et à aider les gamins responsables pour la journée du remplissage des assiettes, elle fait signe à mon escorte de me guider jusqu’à ma place. Le plus souvent, les bureaux individuels sont placés les uns contre les autres pour former une grande ronde ou trois à quatre ensembles. Le mien, déniché dans une autre salle, semble à peine plus haut que le plus grand des bureaux de la pièce. L’instit’ s’excuse de n’avoir rien trouver de plus grand, et sous l’air hilare de mon public, je prends place. Face à l’impossibilité de disposer mes jambes normalement, je me retrouve dans l’obligation de placer mes genoux très pas avec les pieds en retrait sous la chaise. Comme cette position devient fatigante à la longue, je place malgré tout mes membres postérieures avec un angle parfait à 90° élevant ainsi la table à vingt centimètres du sol. Le bureau se retrouve donc posé sur mes genoux et cela impressionne toute la galerie.


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Dans les classes disciplinées, l’ambiance reste très calme pendant que les enfants mangent. Quel que soit l’endroit, vous avez toujours un petit grassouillet qui a fini avant les autres et qui attends la permission pour se jeter sur le rabe et mettre un peu d’animation.

Une fois le repas terminé, les monstres viennent vous taquiner. Ceux-ci ne souffrent d’aucune timidité et représentent généralement les plus mauvais éléments. Ils viennent littéralement se pendre à votre cou, tenter de vous arracher un poil de bras ou simplement montrer qu’ils possèdent une forte voix. Ces cas sociaux en gestation affichent au moins une des caractéristiques suivantes :

-         Un agrégat de jus nasal séché sous le pif

-         Des cheveux en bataille, trop longs, ou rasés

-         Cinq taches de nourriture sur le pull

-         Le corps parsemé ici et là de grains de riz collés (un sur la joue, l’autre sous le menton, un sur le sommet du crâne, un sur la jambe et deux sur la main gauche)

-         Le vocabulaire très caca-boudin et ordurier (« elle fait combien de centimètres la tienne, monsieur ? »)

Quand je les vois arriver, je sais que je vais devoir attendre quelques minutes avant de pouvoir regagner le périmètre de sécurité que constitue la salle des professeurs.

Quoi qu’il arrive, il ne faut surtout pas se lever. Dans leur esprit décadent, cela représente pour eux ze chance de vous administrer un kanchô.

Il ne faut pas perdre de vue, qu’un nain rassasié, voit ainsi ses piles rechargées à bloc et peut par conséquent allégrement venir vous vider les vôtres en trois minutes.

Le retour à mon bureau pourrait presque s’effectuer sur un brancard tellement je me sens amorphe.

Avec le temps, même les plus turbulents s’habituent à votre présence et le repas devient un vrai plaisir bien qu’il réclame beaucoup d’énergie.

PS : À partir de demain, débute la rubrique « Portraits » où vous pourrez admirer quelques beaux spécimens.

par Ludo publié dans : Ecoles
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