Un bon conseil avant d’attaquer cet article : préparez un café et installez vous confortablement.
A l’issue de cinq semaines à O., le collège démoniaque aux effectifs constitués de troupeaux de gnous en uniforme, mon moral atteignait un niveau plus bas que le fond de la fosse des Mariannes (ou que le QI de Tyson si vous préférez). Mes seules consolations résidaient dans le fait que j’enseignais en parallèle dans un autre collège de bien meilleure facture et que la durée du trajet pour me rendre en enfer n’excédait pas vingt-cinq minutes.
Ce lundi matin de juillet, sujet à une bonne dose de stress et à la frustration de voir mes collègues japonais ne rien faire quand une petite frappe les insultait, je devais en outre enseigner en première et deuxième heure deux classes différentes de deuxième année (niveau quatrième en France), c'est-à-dire les pires classes de l’école. Mon humeur du moment se résumait en un mot : « exécrable ».
Comme à l’accoutumée, le professeur que j’étais censé assisté, monsieur H, faisait de la figuration, plutôt que de la discipline, et se contentait de murmurer à quelques-uns de se taire ou d’essayer d’en raisonner d’autres dans le couloir. Le cours démarra dans un brouhaha agaçant. Après avoir remis un peu d’ordre, je commençais ma leçon. A peine eus-je prononcé deux mots que le cancre en face de moi déblatérait tout un tas d’inepties dans le but de me déstabiliser. Après quatre avertissements, et sentant l’adrénaline me titiller, je lui ordonnai de prendre la porte, chose pourtant interdite, mais je l’ignorais alors. Il me fit part de son refus avec les yeux dans le vide et un sourire aussi bête qu’arrogant.
Mon sang ne fit qu’un tour, je pris le salopiot par le col pour le balancer de force dans le couloir.
De retour face à mon audience devenue étrangement plus calme, je leur demandai : « Y a-t-il d’autres amateurs ? ». C’est alors que la feignasse aux cheveux teints (chose pourtant interdite par le règlement) qui était vautrée sur sa chaise juste derrière le premier, se mit à rire alors qu’il rangeait très lentement le jeu de Uno qu’il avait fait tomber par inadvertance. Je lui fis signe de se taire et de se dépêcher mais il continua son manège. Son visage rigolard semblait me défier sans défaillir. Je décidai d’inverser les rôles. Je pris le paquet de cartes et le poussa lentement du doigt jusqu’au bord du bureau. Il me laissa faire, pensant que j’allais m’arrêter là, qu’un professeur taquine souvent ses brebis mais ne les pousse pas à perdre patience.
Avec un sourire plus amer cette fois, il ramassa les cartes plus rapidement en me disant que c’était de ma faute si le cours n’avançait pas. Je châtiai cette déclaration en précipitant de nouveau le jeu à terre. C’est là qu’il me bouscula et que, comme son collègue, je le saisis par le col pour l’expulser de classe. Le reste de l’heure se déroula comme un charme.
La deuxième heure débuta avec dix étudiants absents. Cinq minutes plus tard, ils débarquèrent à grand renfort de bruit. Ils venaient de finir un match de foot démarré en fin de récréation et n’avait pas vraiment la tête à l’anglais. Leur manque absolu de concentration en poussa trois à quitter la salle après seulement deux minutes de présence. Ils rejoignirent dans leur couloir leurs camarades de la classe voisine (qui venaient de sortir) pour se parfumer leurs aisselles en sueur de déodorant en aérosol.
Cinq minutes plus tard, le bruit à l’extérieur était tel que je devais vraiment m’époumoner pour me faire entendre de mes bons élèves.
Soudain, un cri retentit dehors : « Ludo, crève ! ». Je fis signe à ma classe d’attendre une minute et me précipitait dans le couloir où il ne restait plus que trois perturbateurs accompagnés de monsieur H. Ignorant complètement sa présence, puisque visiblement il n’avait disputé personne, je criai « C’est qui qui cherche la bagarre ? ».
Aux yeux d’un jeune délinquant, cela équivaut à une déclaration de guerre même s’il n’est pas coupable. L’un des trois se leva et me regarda de bas en haut plusieurs fois rapidement avec la mâchoire inférieure légèrement en avant, la bouche ouverte et les sourcils froncés. Cette espèce de parade d’intimidation que l’on retrouve chez les iguanes (la ressemblance demeure troublante et je vous assure que je n’invente rien) fait partie des caractéristiques du Japonais rebelle en colère. Difficile de ne pas pouffer de rire quand on aperçoit cela pour la première fois.
Sa réaction prouvait selon moi sa culpabilité. Je reconnus en lui l’un des garnements que j’avais viré une heure plus tôt. « Ca va te coûter cher de m’avoir dit d’aller crever » lui dis-je alors, envisageant de l’emmener dans le bureau du principal. Il m’affirma alors tout en me donnant un coup d’épaule que « c’était pas lui », que « je débloquais complètement » et que, au passage, mes cours étaient « chiants ». Je lui ordonnai de retourner dans sa classe à l’étage et il me hurla avec un regard rempli de haine, que sa classe était celle que j’enseignais en ce moment. Son camarade, un petit sanguin avec une grosse voix, prit son parti. Je lui fis comprendre que peu importait sa classe, il n’avait aucune raison de discuter dans les couloirs pendant les cours, et que de toutes façons je n’aimais pas que l’on m’insulte et qu’on se paie ma tête par des mensonges. Le premier tenta alors de me donner un coup de poing. Cette violence si soudaine et inattendue ne m’impressionna pas, au contraire, puisque je le flanquai contre le mur en le saisissant par les épaules.
D’autres monstres nous rejoignirent ainsi que d’autres enseignants et le vice-principal. L’animal surexcité essayait en vain de me frapper mais il était retenu par la petite foule qui nous séparait. En pleine crise de nerfs, il me sortit tout un tas d’insanités que je n’avais jamais entendues jusque là de la bouche d’un Japonais : « retourne dans ton pays », « je vais te poursuivre en justice » ainsi que d’autres expressions que la décence m’empêche d’étaler dans ces lignes. A cela je répondis par une nouvelle bousculade en exigeant que l’on convoque ses parents, la police et qu’il me fasse des excuses. En y repensant, la colère m’avait fait dire beaucoup de choses. Je ne pense pas que la police aurait pu faire quoi que ce soit en l’occurrence.
Le vice-principal voulut savoir par quoi tout avait commencé.
Ma version des faits ne semblait pas l’intéresser autant que celles des trublions. Ceux-ci jurèrent que j’avais frappé l’un d’eux. Monsieur H avait bien été témoin de la scène et savait pertinemment que je n’avais à aucun moment utilisé mes poings. Pourtant il resta muet. Je clamai bien haut que mon seul crime avait été d’en pousser un pour éviter qu’il me porte un coup. Les deux ordures me crièrent que frapper était la même chose. Je réfléchis une seconde sur la signification de ce verbe en japonais 殴る naguru. Peut-être, ce mot possédait-il un sens plus large que ce que j’imaginais et qu’ainsi ma réaction aurait pu être interprétée comme une frappe…
Un troisième larron fut appelé. C’est là que je reconnus le premier gamin auquel j’avais demandé de sortir. Il admit que c’était lui qui avait dit « Ludo, crève ! » et qu’il s’était éclipsé sur le champ. J’avais en réalité pris un voyou pour un autre en l’accusant à tort de m’avoir manqué de respect. Un peu décontenancé par la tournure des événements, je restais néanmoins serein : rien n’excusait la sortie du cours, le vacarme dans le couloir, la violence tant physique que verbale du môme hystérique qui avait essayé de me ruer de coups. Il exigeait à son tour que je m’excuse, ce à quoi j’étais disposé une fois qu’il aurait fait de même. Il essaya à nouveau de me prendre pour un punching-ball mais fut arrêté à temps. Un rendez-vous fut organisé vers midi entre les différents protagonistes de l’affaire. Pendant ce temps-là, différents professeurs se démenaient à apaiser le rythme cardiaque des petits cons.
Pour ma part, j’eus une discussion dans le calme avec le vice-principal. Je lui fis part une nouvelle fois de mon récit, les larmes à l’œil d’avoir subi tant de stress. Sa conclusion fut la suivante : « Quoi qu’il arrive, je ne dois en aucun cas toucher un élève. Les parents ont le droit de me traîner en justice, pas l’inverse. Je vous conseille par ailleurs de vous excuser en premier pour éviter toute escalade.». « Merci pour votre formidable soutien, monsieur » pensai-je.
J’en profitais pour lui demander le sens du mot naguru car à ma connaissance, cela signifiait bien frapper ou cogner mais pas autre chose. Il me confirma que cela voulait bien dire cela mais qu’aux yeux d’un enfant à problèmes, cela englobait tous les actes de violence. Je sais aujourd’hui que cette théorie n’a aucun fondement et que les deux vermines avaient bien essayé de me faire porter le chapeau et qu’ils y seraient certainement parvenus. Heureusement qu’il y avait des témoins.
Avant le déjeuner, les trois collégiens, leur professeur de sport et moi-même nous réunirent dans une petite pièce. Les gamins redevenus enfin calmes prirent place en face de moi. Fatigué de cette matinée et afin d’éviter de passer le reste de l’année dans le chaos, je mis ma fierté au placard et présentai mes excuses au principal intéressé mais seulement sur un point : que j’avais pris l’un pour l’autre. Après avoir esquissé un sourire de satisfaction irritant qui me restera en mémoire comme une ultime tentative de jouer sur mes nerfs, il s’excusa à son tour pour tous ses méfaits, suivi des deux autres. Ils jurèrent que cela ne se reproduirait plus et qu’ils allaient essayer de rester en classe.
A l’exception du petit gueulard sanguin, ils ne me causèrent plus aucun problème et tinrent leurs engagements. Le « boxeur » devint même très sympathique. Fallait-il donc les brusquer un peu pour en arriver là ?
Le 7 décembre, je vous conterai un nouvel épisode charmant.
NB : voici la boite à fusible de mon appartement. Aucun plomb n’a encore été pété ici.
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