Sans doute pour me punir d’avoir été exempté de service militaire (j’en ris encore), le destin a voulu que je subisse l’enfer à O..
Quelques mois après avoir disjoncté, j’avais pris le parti d’ignorer à 100% tout comportement déplacé de la part d’un élève. Si malgré tout un conflit se produisait, je m’étais juré de ne plus jamais toucher, ne serait-ce que du bout des doigts, un cheveu d’une de mes brebis galeuses. J’espérais en fait que l’on me frappe d’une manière ou d’une autre et qu’ainsi je puisse porter plainte, une façon d’utiliser la stratégie de l’adversaire en somme.
Début septembre 2004, lors d’un cours avec des premières années de collège (cinquièmes en France), je me rendis compte que le cerveau d’un sous-doué de treize ans ne dépassait pas les capacités de celui d’une mouche écrasée. Répondant au nom d’Aoki (nom fictif), ce misérable petit coq se rangeait dans la catégorie rokudenashi ろくでなし(bon à rien).
Avec son camarade Shimomura (nom fictif aussi), il passait son temps à sortir de classe en pleine leçon, à crier, à humilier par des expressions vulgaires en dessous de la ceinture la prof d’anglais et son apprentie, à insulter tout adulte qui apparaissait dans son champ visuel, à persécuter certains bons élèves et à jouer avec une balle de baseball ou de ping-pong pendant que tous les autres écoutaient. Son passe-temps favori consistait à prendre un malin plaisir à casser les pieds de son entourage ou à rechercher la meilleure manière de s’y prendre. Si l’on m’offrait le pouvoir de faire disparaître par magie quelqu’un sur la planète, je choisirais sans problème Aoki.
Début septembre donc, pour encadrer ce démon, deux professeurs avaient été placés dans le couloir afin d’empêcher les deux à quatre affreux de chacune des quatre classes de sortir pendant le cours. A l’intérieur de la salle, s’ajoutaient donc la prof d’anglais, l’apprentie et votre serviteur. Autrement dit, cinq personnes avaient les yeux constamment rivés sur lui. Cela ne l’intimidait pas, au contraire, puisqu’il adorait vous crier « crève » à chaque remontrance ou de manière purement gratuite à chaque fois que vous le croisiez en dehors des cours.
Ce jour-là, comme tous les jours, je m’étais légèrement parfumé avec une eau de toilette. Il y a dix ans, les Japonais, y compris les femmes, n’utilisaient que rarement du parfum. Les choses ont changé depuis pour gagner les hommes même si la proportion reste faible. Beaucoup de mes ouailles (et même des enseignantes), dont évidemment mon fan-club, m’ont longuement complimenté à ce propos.
Comme Aoki fonctionnait à l’inverse de ses camarades, il décida donc de me prendre pour cible ce matin-là en m’annonçant en plein cours, que je « puais comme tous les Français et les étrangers ». Me disant que cela me faisait royalement une belle jambe, je jouai l’indifférence. Ce type de gosse réagit très mal quand vous l’ignorez.
Quelques minutes plus tard, les enfants passaient à tour de rôle devant l’un des trois enseignants pour réciter le petit texte qu’ils venaient juste d’apprendre par cœur.
Aoki, remarquant que personne ne lui portait attention, prit son marqueur noir, se rendit au fond de la pièce et commença à griffonner quelque chose sur le mur à plusieurs endroits. Mes deux collègues firent mine de n’avoir rien vu. Pour voir jusqu’où il pouvait aller, il se plaça à côté du tableau à deux mètres à peine des trois profs, et écrivit sur le mur adjacent. L’inscription, prouvant ses capacités limitées d’écriture par des caractères aussi propres que ceux réalisés par un pachyderme aveugle et épileptique, disait « Ludo, tu pues ».
Alors qu’il s’apprêtait à dégrader un autre emplacement sur le mur, je lui ordonnai d’arrêter. Après deux sommations, je lui confisquai l’arme du crime.
Il s’en suivit un dialogue de haute volée :
Lui : « Rends le moi ! Dépêche toi, rends le moi, j’te dis. »
Moi : « Ce n’est certainement pas avec ce genre de parole que je vais satisfaire ta requête. »
Lui : « Tu vas te grouiller oui ? Rends le moi, j’te dis. »
Moi : « Tu as entendu ce que je viens de te dire ? La politesse, tu connais ? Tu l’auras à la fin du cours si tu sais te tenir. »
Lui : « Crève ! Ta gueule ! Rends le moi tout de suite ! Crève ! »
Face à un tel tact, je lui tournai dos pour poursuivre mon boulot. Les quinze minutes qui suivirent furent ponctuées de « crève » et de « ta gueule ». Décidant de le pousser à bout comme il sait si bien le faire, je lui tint ces propos : « C’est tout ce que tu sais dire ? » en établissant que le vocabulaire utilisé par cet ignare ne dépassait pas les deux cent locutions. Il riposta par un « Crève ! Ta gueule ! » avant de comprendre que j’avais raison. Enlisé dans sa propre bêtise et moqué par son ennemi, c’en était trop. Il se mit pour de bon en colère en employant la parade d’intimidation de l’iguane. L’imbécile montant sur ses grands chevaux pour une histoire aussi grotesque et bougeant de manière aussi ridicule du haut de son mètre quarante, je ne pus qu’éclater de rire, ce qui ne manqua pas de le rendre fou de rage
Las de ce cérémonial, je décidai de finalement lui remettre le marqueur. L’animal refusa en continuant de réciter sa vulgaire incantation. Je demandai alors à son meilleur pote, Shimomura, d’ailleurs exceptionnellement calme ce jour là, de lui transmettre le fruit de la discorde.
Cela aurait dû apaiser les nerfs de tout être normal en pareille situation mais cela ne produisit qu’une hausse de sa pression sanguine.
A la fin du cours alors que tout le monde se tenait debout pour les salutations, il s’avança vers le bureau du prof tout en continuant de me traiter de tous les noms.
Je le provoquai en lui murmurant « Oui, oui, bien sûr. Les deux mêmes mots, c’est ça mon petit. Tu n’as pas voulu que je te redonne le marqueur. Maintenant tu l’as et tu n’es toujours pas content ? T’as vraiment un problème toi. » ou quelque chose du genre. Le regard rempli de haine, il perdit tout contrôle restant, en donnant un grand coup pied dans le bureau. Cette fois ci la prof réagit mais il la repoussa violemment pour poser ses mains sur ma veste alors que je m’avançais vers lui.
Moi : « Vas-y essaie pour voir. »
Lui : « Crève ! Ta gueule ! »
Un soupçon de conscience le retint alors de pousser le bouchon plus loin. Plus tard dans la journée, son prof principal lui donna un sermon (même si cela rentre bêtement dans la catégorie des châtiments corporels) en compagnie de la professeur d’anglais. Je ne sais si ses parents furent contactés mais les quelques jours qui suivirent se déroulèrent dans le calme. Deux semaines plus tard, Aoki refaisait des siennes… On devrait les mettre en cage.






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