On rencontre parfois des individus dénués de savoir-vivre lorsque ceux-ci se retrouvent avec une place assise. Je ne parle même pas du comportement nippon typique et plutôt paradoxal quand on
connaît le respect dont ils font souvent preuve dans d’autres situations, qui consiste à complètement ignorer les personnes âgées, enceintes ou handicapées. Il ne m’a été donné qu’à de rares
occasions de voir un Japonais laisser sa place à une de ces personnes et généralement mes collègues et moi-même restent les seuls à s’exécuter. Souvent d’ailleurs, la petite vieille à laquelle
vous libérez votre place vous regarde avec des yeux de cocker battu, étonnée qu’on lui fasse une telle faveur et après lui avoir confirmée que cela ne vous dérange pas, elle ne cessera de vous
adresser des courbettes jusqu’à ce qu’elle descende du wagon. Oublions donc ces actes de politesse élémentaire qui semblent hélas faire défaut pour nous concentrer sur une autre attitude. Face à
un espace libre sur une banquette, certains vont faire tout leur possible pour irriter leur entourage en se mettant les jambes bien écartées et avec un journal dans un emplacement qui pourrait
accueillir facilement deux personnes si ils se donnaient la peine de penser aux autres. Remarquez que ceux qui posent leur sac sur une place libre alors qu’ils restent debout mérite bien plus mon
courroux. Le spécimen qui nous intéresse aujourd’hui fut observé par mon collègue britannique Ian.
Quatre personnes dont trois bien serrés et un beaucoup plus à son aise occupaient une banquette pour cinq personnes (ou six sardines). Notre homme, que nous appellerons Marmaduke, bénéficiait d’une marge confortable à sa droite et à sa gauche et, s’il avait fait preuve d’un peu plus de jugeotte, il aurait pu se déplacer d’un côté pour permettre à quelqu’un de s’asseoir, mais tel un chevalier de Ni, il n’allait pas broncher d’un poil. A un arrêt, plusieurs personnes s’engouffrèrent dans la rame. L’un des passagers, voyant qu’il pourrait s’asseoir sans même que les gens soient serrés les uns contre les autres, fit le fameux signe du coupe-chou à l’aide de la main droite, dit « sumimasen » (excusez-moi) et commença à fléchir les jambes. Le signe du coupe-chou, utilisé essentiellement par les salary-men, s’emploie dès lors que l’on veux s’insérer dans un espace, étroit ou non : lorsque l’on veut traverser perpendiculairement une file d’attente, passer entre deux personnes qui vous arrivent de front dans une foule, ou ici pour prendre place. Marmaduke, resta parfaitement immobile, les yeux dans le vide. Ayant compris qu’il s’adressait à un légume, notre salary-man se mit alors en quête d’une place ailleurs.
A l’arrêt suivant, un autre salary-man débarqua et le plus naturellement du monde, fit le signe du coupe-chou et confronté à un silence inattendu, demanda, d’une voix assez insistante
« sumimasen ». Aucune réaction. Marmaduke regardait droit devant lui.
Agacé, Salary-man 2, pensant que son interlocuteur devait être bouché à l’émeri, réinsista avec un sumimasen dont le volume couvrait les voix enregistrées. Rien. Notre rustre devait être piqué au curare et incapable de bouger. Notre pauvre homme, dépité, laissa tomber devant un tel manque de civisme…
Une fois encore, personne n’osa se plaindre même si la tension était devenue palpable.






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