Il m’est arrivé dans ma courte carrière d’assistant professeur d’être confronté à des élèves dont les capacités mentales n’étaient pas optimales.
Si le diagnostic demeure aisé face à un garçon trisomique, il n’est pas toujours facile de déterminer à qui l’on a affaire. Pour schématiser, lors d’un premier cours, on se demande si l’on s’adresse à un écolier normal qui n’aurait pas bien entendu, à un écolier turbulent qui n’aurait pas bien entendu parce qu’il se tamponne allégrement de votre présence, à un écolier qui ne peut physiquement vous entendre, à un écolier qui se paie votre tête, à un écolier persécuté complètement replié sur lui-même ou à un handicapé mental qui a été catapulté dans votre leçon car on lui a dit que l’anglais, c’était rigolo et que pour une fois il verrait ses camarades du même âge. Ce n’est qu’après quelques questions infructueuses que vous vous rendez compte que l’enseignant que vous assistez aurait bien fait de vous en parler au préalable. Hélas dans 100% des cas, on vous dit à la fin de l’heure : « Oui, Machin-kun fait partie de la classe Pousse-de-bambou, au fait. ». Ces enfants sont en général placés dans des classes spécialisées dont le nom a toujours étrangement rapport avec le monde végétal. Il peut arriver néanmoins que des enfants a priori capables de suivre des cours normaux grossissent les rangs de ces classes ou qu’inversement, des handicapés lourds fassent partie des classes normales. C’est aux parents que revient une telle décision (comme nous l’avons évoqué ici). Je dois donc parfois officier dans des classes spéciales et la tâche n’a rien de facile puisque vous pouvez vous trouver en face de gamins dont l’âge et l’handicap diffèrent énormément l’un à l’autre et il est nécessaire de s’adapter en fonction. Dans une de mes écoles, j’enseigne à quatre de ces enfants. Deux d’entre eux peuvent comprendre un cours, tandis qu’un autre ne s’y intéresse qu’épisodiquement alors que le dernier, toujours jovial, n’est doué que pour le dessin (« surdoué » serait d’ailleurs plus approprié). L’un d’entre eux produit un volume considérable de salive alors qu’un autre se racle la gorge comme un ossan toutes les dix minutes et recrache le tout bruyamment dans un mouchoir. En hiver, un débit invraisemblable de liquide nasal se déverse des quatre et fait passer les chutes du Niagara pour une cafetière défectueuse. Le cours est donc continuellement interrompu par des séances de nettoyage.
Lorsque ces tokushuu 特習appartiennent à une classe normale, on n’exige bizarrement de vous aucune
modification de votre leçon. La plupart du temps, ces enfants s’occupent dans leur coin, dans leur petit monde, puisque c’est trop difficile pour eux. Je ne comprends pas mes collègues : un
cours adapté et à part leur serait bien plus profitable. Leur présence en cours normal s’avère inutile et parfois même gênante. Se sentant à l’écart, certains commettent occasionnellement des
actes de violence : ils tirent les cheveux de certaines filles, envoient valser des chaises, se mettent à hurler subitement, chantent sans interruption pendant plusieurs minutes etc. L’une
de mes plus grosses classes composées de 40 élèves accueille systématiquement pendant mes cours cinq enfants handicapés. Réclamer le silence de quarante surexcités de 9 ans s’avère déjà dur,
alors imaginez quand on en ajoute cinq, complètement galvanisés par le vacarme qui les entoure. D’autres enfants restent calmes mais il serait bien plus judicieux de les garder occupés. Une fille
de huit ans passait la totalité de l’heure à gribouiller des mots sur une feuille de papier. Celle-ci, habituée à participer, était particulièrement muette ce jour-là. Je jetai alors un coup
d’œil à son bout de papier et mon sang se glaça en un tour. Elle avait fait des lignes de « Crève ! Crève ! Crève ! Vieille bonne femme ! Chauve ! ». Même si
cela ne m’était apparemment pas destiné, je ne pus m’empêcher d’en toucher un mot à sa maîtresse, qui m’avoua qu’elle était au courant. Depuis, elle continue ses délires à la Shining…
Dans l’une de mes classes de sixième, un garçon de forte corpulence, le jeune O. me fit sérieusement penser lors de notre premier contact qu’il n’avait pas sa place parmi les enfants de son âge.
L’institutrice, dès le début, avait déjà pris la mauvaise habitude de s’absenter pendant une bonne vingtaine de minutes me laissant ainsi face à des éléments peu accommodant. Ils bavardaient tous
sans trop se préoccuper de moi et je me mis à hausser le ton ce qui provoqua une réaction chez O. A l’époque, j’ignorais tout de sa condition puis que l’on m’en informa qu’à la fin du cours (même
si, vous allez voir, j’avais tiré mes propres conclusions par la suite). O. donc, se mit à crier « No ! » en anglais tout en me fixant avec un regard défiant. Je n’allais pas
laisser ma première rencontre avec ces malpolis tourner à la rébellion : je lui demandai de se taire plutôt fermement. Durant les quelques minutes qui suivirent, il déchira la feuille que
j’avais distribuée, donna un violent coup de pied à son bureau, et envoya sa chaise en vol plané dans le fond de la classe. La prof me gratifia de sa présence au bon moment (bien qu’un peu tard),
et raisonna la furie. Il reprit place et se tint plus ou moins calme : tout en montrant le blanc de ses yeux, il donnait des coups de tête à l’épaule de son voisin mais gardait le silence.
Face à un tel comportement, je décidai qu’il était plus judicieux pour tous (et pour lui-même) de l’ignorer. A ce stade, je m’étais donc rendu compte qu’il n’était pas comme les autres et
envisageai de faire part de mon mécontentement à l’enseignante qui avait omis de me le signaler et qui par-dessus le marché avait pris la poudre d’escampette. Un peu plus tard, elle le força à
recracher une gomme toute souillée de crayon qu’il avait subitement décidé de mastiquer.
N’ayant reçu aucune formation spécialisée, je n’ai pu que me baser jusque là sur ma courte expérience mais ce qui m’a toujours surpris, c’est de voir que plusieurs de mes collègues japonais n’en savaient pas plus que moi…






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