Réputés pour leur discrétion en la matière, les Japonais ne discutent que rarement de religion. Il faut dire que la majorité utilise au cours de sa vie trois doctrines différentes, ce qui n’en rend pas le discours aisé, d’autant que les amalgames sont monnaie courante. Le Shintô, basé sur le folklore et les traditions demeure la croyance la plus courante dans la vie de tous les jours. Le Bouddhisme (celui du Petit Véhicule, dit Zen, rien à voir avec ceci, je précise) arrive en deuxième position et se pratique lors de grands événements (Nouvel An, Fête des Morts, obsèques etc.). Enfin le Christianisme, beaucoup plus anecdotique, ne se manifeste que lors des cérémonies de mariage avec une chapelle de pacotille, un prêtre étranger embauché pour l’occasion (certainement enseignant le reste du temps) et une robe blanche. Certains de mes collègues se sont prêtés au jeu et apparemment rien ne m’empêcherait de faire de même.
De nombreux foyers possèdent un autel de prière bouddhique, ou butsudan 仏壇. Dédié aux proches décédés (les grands-parents en général) et déboursé à prix d’or, celui-ci sert grosso modo de téléphone spirituel pour communiquer avec ses aïeux. On place à l’intérieur ou à proximité la photo des défunts. Régulièrement, on dispose devant des petites assiettes de fruits en signe d’offrande et on fait parfois appel à un bonze pour les prières. L’homme, en échange d’une somme rondelette, mais toujours gardée secrète, s’agenouille face au meuble, et de sa main droite martèle une sorte de calebasse en rythme tout en scandant une oraison incompréhensible au commun des mortels. Appelée okyô 御経, elle représente la lecture caractère par caractère d’idéogrammes archaïques d’un sutra.
Avant de prendre des photos, je pris soin de demander la permission des parents de Naoko afin de ne commettre aucun sacrilège éventuel. Ils me donnèrent leur accord en exprimant une légère angoisse : « nous espérons qu’aucun fantôme n’apparaîtra dans l’image ». Les Japonais, peu religieux je le répète, croient en contrepartie à tout type de superstitions. Ainsi, ils vous affirment que si vous photographiez une tombe, les lieux d’un accident fatal de nuit, ou n’importe quel endroit lugubre, vous risquez d’obtenir une shinrei-shashin 心霊写真, une photo d’ectoplasme. Chaque semaine, différentes émissions de télévision aux sources douteuses, présentent les dernières en date. On y voit des mains sur l’épaule d’une personne qui est apparemment seule dans le champ, les membres d’un sujet rendus invisibles ou de vagues formes de visages défigurés dans les reflets d’une fenêtre. Neuf fois sur dix, la présence d’une telle forme s’avère discutable. Avec beaucoup d’imagination et pour peu que le cliché soit réel, on pourrait effectivement y déceler une tête, mais n’est-ce pas le cas de tout objet en ce bas monde ? Les enfants possèdent tous cette aptitude qui consiste a humaniser la plus simple des formes en lui devinant des yeux, un nez et une bouche. Cela signifierait-il que les Japonais pensent comme des enfants ? Tiens, il me semble avoir déjà écrit ça quelque part…
Quant aux disparitions ou apparitions de parties du corps, j’y vois deux explications : l’image a été traitée sous un logiciel de retouche ou un mauvais développement de la pellicule a provoqué la superposition de plusieurs prises (mes photos des Etats-Unis en 1991 en ont fait les frais).
Curieusement, depuis l’apparition du numérique, le nombre de shinrei-shashin a augmenté de manière exponentielle.






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