Très exactement trois mois avant mon premier séjour au Japon en 1995, j’effectuais mon tout premier job dans le service des retours de marchandises dans une usine de cosmétiques. Comme premier emploi, c’était assez dur. La journée commençait à huit heures et le site était éloigné de mon domicile. Je devais déballer les gros cartons de produits refusés et en trier le contenu puis replacer en rayons ce qui était encore en bon état. Au bout d’une semaine, je m’habituais peu à peu à ce rythme et socialisais avec mes collègues. Les autres jeunes s’occupaient de l’expédition des commandes en plaçant sur un chariot une palette de différents produits désignés qu’il fallait chercher un à un dans les rayons de l’entrepôt. Aux retours de marchandise, j’étais seul avec mon chef, un homme calme, bourré d’humour et de bonne humeur, et assez cultivé. L’érudition dont il faisait preuve n’était pas le cas de tout le monde, chose que je pus confirmer lors du pot d’adieu aux travailleurs saisonniers qui fut organisé à l’issue de mon contrat.
Un cariste, que nous appellerons Herbert, avec lequel je discutais souvent, me demanda avec sa délicatesse habituelle comment on disait en japonais : « Je suis allé dans la forêt avec une fille et je me la suis faite ». Je lui traduisis et il me répondit par une expression qu’il avait l’habitude d’employer pour désigner tantôt « Hé ben ! », « Oh la vache ! », « Bon… » ou tout simplement pour rompre le silence. Cette expression, c’était « Bah rien ! » et je ne l’ai jamais entendue ailleurs. Je me rendis compte un mois plus tard que j’avais hérité du même tic de langage, et qu’il me hante encore aujourd’hui.
Le pot suivait son cours et tous les employés papotaient, un verre d’alcool en main. Herbert semblait avoir la descente facile…
Notre chef à tous m’adressa alors la parole en ces termes : « J’ai entendu dire que vous partez pour un an au Japon. Vous apprenez le Japonais alors ? ». Herbert s’incrusta alors violemment à la conversation : « Hé vas-y, dis-lui ce que tu m’as dit tout à l’heure ! ». Je l’avais vu arrivé avec ses grands sabots et j’avais prié pour qu’il reste muet… Face à mon hésitation, il en remit une couche : « Allez ! Vas-y quoi ! ». A contrecoeur, je m’exécutai en espérant avoir le dernier mot… Malheureusement, le boss, sans doute intrigué par l’hilarité de son voisin, voulut assouvir sa curiosité : « Et ça veut dire ? ». Il était bien évidemment hors de question que je lui avoue tout et je me contentai de ceci : « Je suis allé dans la forêt avec une fille ». Cela produisit l’effet d’une bombe. Plié en deux par un fou rire soudain, Herbert balbutia : « Mais non hé ! C’est pas ça qu’ça veut dire hé ! C’est : Je suis allé dans la forêt avec une fille et je me la suis faite ! Arh arh arh ! ». Je baissai alors instinctivement les yeux. Le patron boucla l’affaire avec un « Ah… » et alla chercher ailleurs des interlocuteurs plus intéressants. Devenu plus calme, le traitre tira une conclusion à cette situation avec sa légendaire philosophie : « Bah rien ! ».
La conscience est souvent symbolisée par un ange et un diable. Ce dernier s’est souvent matérialisé dans mon esprit sous les traits d’Herbert et ces mots : « Vas-y hé dis-lui ! ».
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