Faune ferroviaire IX

Publié le par Ludo

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L’énergumène dont je vais vous parler aujourd’hui attendait sur le quai d’une gare à proximité d’une de mes écoles. Il portait une veste légère violette bon marché, un jean et des baskets, et avait une cigarette au bec malgré l’interdiction de fumer. Cela s’explique en partie par l’absence de personnel dans cette gare isolée de campagne. Dès que je pris place sur le banc, il se tourna vers moi. Fatigué par une journée éprouvante de cinq classes atroces dans ma pire école, je n’en oubliais pas moins les civilités et le gratifiai d’un « bonjour » auquel il répondit. Il avait le visage assez marqué, des cheveux gras en bataille, une barbe naissante et une dentition de cheval. Il devait faire dans les 45 ans. Apparemment de bonne humeur, il décida de poursuivre le contact :

-         Vous allez jusqu’à Bidule ?

-         Non, je vais jusqu’à Nagoya.

-         Nagoya ! Hé ben, ça fait un sacré trajet jusqu’ici !

Dans 90% des cas, la conversation s’arrête à ce stade. Idéal quand on n’a pas envie de socialiser après avoir subi une journée de vacarme. Malheureusement, notre canasson crut bon d’en rajouter :

-         Moi je suis originaire d’ici.

Face à une révélation d’un tel manque d’intérêt et survenant de manière aussi soudaine, je me contentais de :

-         Ah ?

-         Oui, en fait je vis à Tokyo maintenant. Je suis en congé ici pour trois jours.

-         Ah ?

-         J’ai appelé mon boulot ce matin parce que j’étais malade mais en fait ça va mieux maintenant.

-        

Je profitai du silence pour prier très fort que le train arrive et qu’il s’arrête de parler pour de bon, sans trop d’illusion quand tout à coup il me demanda :

-         Vous avez deux femmes ?

Il avait aperçu mes deux bagues. Face à un tel culot, je me contentai de pouffer de rire :

-         Non je n’ai qu’une femme.

Puis il débuta son interrogatoire :

-         Vous avez quel âge ?

-         33 ans.

-         … Donc vous êtes né en 49 de l’ère Shôwa.

Ses capacités étonnantes de calcul me surprirent. Il n’est pas donné à tout le monde de retranscrire une date chrétienne en une date japonaise du premier coup. Je compris pourquoi.

-         Moi aussi j’ai 33 ans.

Alors là je n’en croyais pas mes yeux. Il fronça ensuite les sourcils :

-         Vous êtes étranger ?

Quelle perspicacité ! Plutôt que de lui avouer ma nationalité, j’acquiesçai.

Dix secondes plus tard, il revint à la charge avec une question que l’on ne m’avait jamais posée :

-         Vous êtes riche ?

A ce stade, je ne savais pas si j’avais à faire à un simple d’esprit, à un dangereux criminel prêt à m’agresser pour me soutirer mon portefeuille ou à un mélange des deux.

Je lui répondis par la négative quand son téléphone se mit à sonner. Il venait de recevoir un mail.

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Loin de vouloir garder la chose secrète, il se mit à crier :

-         Oh zut elle peut pas venir… Bon ben tant pis alors… Oui là je devais avoir un rencard avec trois nanas. Il n’y en aura que deux finalement…

-         Ah ? (notez à quel point cela me passionne)

-         Je leur ai déjà donné 500000 yens d’argent de poche.

Le fait de se retrouver avec trois filles paraissait déjà louche, surtout pour un bellâtre comme lui. Pourquoi en remettre une couche avec une somme d’argent incroyable ?

Il continua son monologue :

-         En fait j’ai déjà une copine et un boulot et tout. C’est juste que je suis tombé amoureux.

Il tritura son téléphone puis me le montra. Il affichait la photo d’une asiatique non-japonaise avec un décolleté provocateur.

-         Elle vient des Philippines. J’en suis dingue.

La pauvre fille, pensai-je. Combien de détraqués possède t’elle à sa botte ? L’arrivée inopinée de mon collègue Ian sur le quai me sortit de ma torpeur. Celui-ci me salua, me demanda de lui garder son sac pendant qu’il se rendait aux toilettes et dit bonjour au Don Juan. Quelques secondes après qu’il se soit absenté, le séducteur et ses gencives me demandèrent :

-         Vous êtes de quel pays ?

-         De France. Lui, il vient du Royaume-Uni.

-         Il a 33 ans aussi ?

-         Non il est plus jeune.

-         Noooon ! Moi, les étrangers, je n’y comprends rien.

Venant de sa part, cela me fit sourire, bien que le « Moi, les étrangers, je n’y comprends rien » m’irrita au plus haut point. Ian revint, prit place à mes côtés et nous commençâmes à discuter en anglais pendant une bonne minute quand soudain, venant de nulle part, la bouche du tokyoïte nous interrompit par ces mots :

-         Vous avez quel âge ?

Ian, décontenancé par le naturel auquel il faisait face, regarda autour de lui, croisa mon regard et celui de l’homme debout puis s’exécuta en japonais :

-         31 ans.

-         Ah ! C’est pas vrai ! Vous les faîtes pas du tout ! Vous faîtes vachement plus vieux !

A la fois choqué et amusé, il lui rétorqua avec ironie « merci ! ». Ayant ferré sa deuxième proie, l’homme que rien n’effraie voulut en savoir plus :

- Vous faites quoi comme boulot ?

- Nous enseignons l’anglais.

Je me gardai bien de lui dire que nous travaillions dans les écoles du coin.

-         Et ça doit payer beaucoup non ? Vous gagnez combien par mois ?

-         Désolé, ça, je ne vous le dirai pas.

Le train entra enfin en gare et une fois dans le wagon, nous prîmes la direction opposée du fou et j’en profitai pour expliquer toute l’affaire à mon collègue, tout en imaginant le bel article qui paraîtrait dans Ougl.

NB : la photo et l'article n'ont toujours aucun rapport.

A suivre...

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