En juillet dernier, je décidais d’acquérir God of War II en version coréenne, un jeu vidéo s’inspirant de la mythologie grecque et mettant en scène un spartiate surpuissant dans des environnements somptueux. Je voulais ce jeu acclamé par la critique internationale au plus tôt et préférais abandonner la version japonaise qui ne devait sortir que bien plus tard. Une fois le soft en main, je fus très déçu de voir que contrairement à ce que stipulait le vendeur, il n’était pas permis de choisir les voix en anglais et que tous les dialogues et menus étaient en hangul. Après avoir compris comment modifier les options et sauvegarder une partie, je fus en mesure de terminer l’aventure sans malheureusement comprendre un traître mot à l’histoire. Sept mois plus tard, le titre sortit en version japonaise et je pus mettre la main sur une version d’occasion bon marché. Je pus regoûter à ce chef d’oeuvre et enfin le comprendre. Outre la langue, les deux versions possédaient de nombreuses différences, la plupart demeurant vraiment ridicule. Jugez plutôt.
Que ce soit en Corée ou au Japon, God of War II est destiné aux plus de 17 ans à cause de sa violence et de quelques éléments de nudité rares : quelques paires de seins à deux ou trois moments mais pas de quoi fouetter un chat (on voit des choses bien plus explicites à la télévision dans la journée).
La censure au Japon fonctionne de bien curieuse manière. On dissimule par un effet de flou ou une mosaïque tout organe sexuel quel que soit le film. Apocalypse Now demeure un parfait exemple. Dans une scène où le commun des mortels ne songerait en aucun cas à se rincer l’oeil ou à faire un arrêt sur image, on aperçoit une dizaine de corps dénudés pendus, en décomposition, et une petit cercle flou cache chacune des parties, des fois qu’un détraqué bave de bonheur à la vue d’une bistouquette de cadavre.
A la télévision (en dehors des films et des séries télévisées), on ne verra jamais une seule poitrine. Dans les publicités, les actrices qui vantent des produits tels que les gels douche, sels de bain ou shampooing, semblent dans de nombreux spots revêtues d’une espèce de peignoir en mousse lorsqu’elles sont assises dans leur baignoire. A vrai dire, elles en ont tellement jusqu’aux épaules (et suivant un ligne parfaite) qu’on a l’impression qu’on est en train de les faire prendre dans du ciment. Une chose est sure : il y a plus de mousse que d’eau dans le bain. Il arrive pourtant que certains s’exhibent, en particulier dans les émissions comiques. Dans ce cas un macaron rajouté au mixage et au nom de l’émission ou du bénéficiaire fait office de cache. Il est impossible de déterminer avec certitude si la personne incriminée réalise ou non un attentat à la pudeur et je soupçonne dans de nombreux cas qu’on nous ment. Les seules exceptions sont les drama (feuilletons) de la journée, les films américains et dernièrement une pub mettant en scène une Africaine qui allaite son enfant.
En parallèle, on n’entendra jamais un mot de travers. Tous les mots politiquement incorrects, les noms de personnalités que l’on accuse pour telle ou telle raison sont bipés sauvagement avec un bruit de vieux klaxon ou de revolver. Il est parfois permis de dire le mot « couille », « zizi » ou « caca » mais la transgression s’arrête là ce qui est étonnant quand on sait que la langue japonaise manque singulièrement de mots vulgaires ou de jurons. L’éventail des mots interdits doit s’avérer plus que restreint.
Les informations utilisent également la censure sous trois formes. Il y a d’abord celle exercée à la source par les clubs de presse japonais fonctionnant en accord avec le pouvoir. L’exemple le plus flagrant demeure le retard du traitement de l’information par rapport aux médias étrangers : l’épidémie du SRAS ne fut l’objet d’un sujet que plusieurs semaines après les premiers décès en Asie du sud-est et ce, de manière très évasive. Il fallut que les agences de voyage du pays aient décidé de déconseiller les déplacements dans le reste de l’Asie pour qu’une émission se jette sur l’affaire en jouant sur la paranoÏa. La crise au Tibet fut traitée plus rapidement mais ce retard montre le désintérêt de la télévision nipponne pour les sujets internationaux. Tous les soirs avant le prime time, on a droit en général à deux journaux à l’américaine. Un spot national de moins de dix minutes développe d’abord quatre sujets : le fait-divers, la sphère politique, la guerre ailleurs et la naissance d’un bébé koala au zoo de Bidule. Lui succède un spot de cinq minutes qui ne traite que de trois sujets locaux : le fait-divers numéro un (qui a éventuellement fait l’objet d’un reportage dans le journal précédent avec les mêmes séquences), le fait-divers numéro deux (souvent un accident de la route, mais c’est sans doute propre à la région de Nagoya) et le scandale politico financier du jour. Il existe certes des journaux plus consistants le matin ou une fois par semaine sur chaque chaîne mais avouez qu’en comparaison de notre Vingt Heures d’une durée supérieure à trente minutes, cela fait léger. Il arrive donc que certains sujets soient volontairement gardés sous silence comme nous l’avons vu pour les résultats sportifs. Ce fut aussi le cas du dernier tir de missile nord-coréen en mer du Japon l’année dernière, sans doute pour ne pas inquiéter une nouvelle fois le peuple. Auparavant, chaque tir s’était soldé par la colère générale, de nombreux documentaires sur la Corée du Nord et des débats à n’en plus finir.
Puis vous avez les sujets tabous : les yakuza et l’extrême droite. Plutôt que d’appeler un chat, un chat, les journalistes utilisent des expressions telles que « groupes de violence » dans les très rares moments où l’on va montrer les forces de l’ordre faire une descente musclée au siège d’un clan mafieux.
La dernière forme de censure utilisée dans les informations tient au respect de la vie privée. Tous les jours, dans les faits divers, la caméra montrera le logement d’une personne interpellée pour une raison X mais afin de la protéger elle et son voisinage, on ne va en montrer qu’un élément qui sera noyé au milieu d’une mer de pixels causée par les mosaïques rajoutées tout autour. Le spectacle est tellement risible que je me demande toujours pourquoi on persiste à montrer des images pareilles. On n’y voit rien.
En contrepartie, qu’autorise donc la télévision japonaise ? Les écarts de langage ne sont autorisés curieusement que dans les dessins animés. Cherchez l’erreur. On entend donc sans arrêt des « crève », « ta gueule », « je vais te trucider », « salaud » etc.
Les informations ne font jamais dans la dentelle pour ce qui est de vous montrer sans avertissement des gros plans de tâches de sang sur les trottoirs après un accident de la route, des personnes gravement blessées ou déjà mortes. Je me souviens encore de ces deux jeunes filles retrouvées noyées que l’on voyait transportées par des pompiers. Vive le sensationnel.
Si on décide de censurer, qu’on le fasse de manière intelligente ou alors intégralement. On interdit aux enfants les jeux violents et c’est une bonne chose mais d’un autre côté on leur montre des images réelles vraiment traumatisantes dans les actualités. De plus ces derniers considèrent à mon sens la violence verbale véhiculée par les dessins animés comme une forme de communication normale. Combien de fois des enfants voulant gentiment me taquiner et sans arrière-pensée m’ont dit en rigolant « crève ! » (et je ne parle pas de ceux qui l’ont fait en toute conscience).
Quant aux adultes, on les considère encore comme des enfants en continuant de censurer des produits qui leur sont destinés. En fin d’année dernière je décidais d’acquérir Assassin’s Creed, excellent jeu en passant, interdit aux moins de 18 ans au Japon pour ses scènes d’assassinat (qui entre nous n’ont rien de plus choquantes que ce que l’on voit dans des films pour adolescents). Bref, au moment de payer, le vendeur me demanda une pièce d’identité. Je ne pus m’empêcher de rire : « Vous trouvez que je fais moins de dix-huit ans ? ». Il m’expliqua que c’était la nouvelle consigne pour ce type de produit. Grotesque.
Commentaires