Les deuxièmes années

Publié le par Ludo

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En 2007-2008, j’enseignais pour la première fois aux premières et aux deuxièmes années de primaire (CP et CE1 en France). Dans le passé, mes interventions dans ces classes s’étaient résumées à deux fois par an mais déjà, je m’étais rendu compte à quel point les CE1 étaient infects, et ce, dans la majorité des écoles. Souvenez-vous, c’était bien une deuxième année (ninensei 二年生) qui m’avait sorti des horreurs dans le passé.

L’année dernière donc, je dus enseigner à ces monstres (une petite dizaine de classes) à raison de 6 à 14 heures. Longtemps je m’étais plaint des yonensei (quatrièmes années) sans savoir qu’il existait pire...

Un cours typique se déroulait de la sorte :

10h48 : j’arrive dans la salle et je constate un tas de garçons dans le fond. Littéralement. Une dizaine de mômes luttent dans une sorte de mêlée en hurlant et en riant. Ils sont allongés par terre pour la moitié et recouverts d’une ou de deux couches d’autres garçons. En y regardant de plus près, on découvre quelques filles occupées à frapper violemment le dos de ceux qui ne peuvent pas bouger.

10h50 : la cloche sonne. Trois élèves rejoignent leur place. La montagne humaine reste en place. L’institutrice et moi-même les sommons de se calmer et de s’asseoir. Six éléments se détachent du groupe et quatre d’entre eux viennent me voir complètement ulcérés : « Machin il pleure parce que Truc l’a tapé et... ». Effectivement, Machin chiale.

10h53 : dix ne sont toujours pas assis, trois sont introuvables et le reste bavarde copieusement sans songer un seul instant que le cours est censé avoir commencé. Machin déverse des larmes tout en criant comme une otarie. L’institutrice lui demande ce qui s’est passé. Apparemment, Bidule, encore lui, l’a traité d’imbécile devant tout le monde pour une raison encore indéterminée.

10h56 : Je commence à serrer les dents. Ca va péter dans cinq secondes... Quatre... Trois... Deux... Un... Je vocifère un « taisez-vous » menaçant. Tous me regardent étonnés comme si c’était moi le fautif. Je bénis ces dix secondes pendant lesquelles je vais pouvoir profiter d’un peu de silence. Perdu. Cela n’aura tenu que trois secondes : les trois introuvables font irruption et tentent de faire disparaître la tension par un hallo qui me fait serrer plus encore la mâchoire. J’ai beau leur avoir dit un milliard de fois qu’on dit « hello » et pas « hallo », le mot est tellement ancré dans l’inconscient collectif japonais que mes explications ne servent à rien. Leur enthousiasme et leur culot produisent un effet comique sur leurs camarades et la classe retombe dans le vacarme. La prof insiste pour qu’ils s’excusent sérieusement de leur retard pendant que je tente de regagner un semblant de contrôle avec le reste des effectifs. Six m’écoutent. C’est déjà ça.


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11h05 : Je commence la présentation du cours par les nouveaux mots de vocabulaire du jour que je demande à l’audience de répéter. Le tiers s’exécute pendant qu’un autre tiers papote allégrement et en toute indifférence et qu’un autre tiers rit de la pauvre blague de Machin, qui se sent déjà mieux. Lui et beaucoup d’autres adorent cela. Ils vont prendre une partie d’un mot anglais pour en faire un autre mot japonais. Je ne tolère jamais ce genre de débordement car à cause de ces crétins, beaucoup retiennent la blague et non le vocabulaire, sans compter le bruit que cela occasionne : cinq qui répètent la vanne, cinq qui s’esclaffent lourdement et cinq qui demandent à ces derniers ce qu’il en est. En moins de temps qu’il ne faut pour le dire, toute la classe rechute dans le chaos et je suis contraint de repousser une gueulante.

11h25 : Alors que cela ne me prend pas plus de dix minutes pour faire répéter quelques mots ailleurs, cela me prend le double avec les deuxièmes années. Il ne reste plus que dix minutes. C’est foutu. Pour la dixième fois, je leur resasse qu’à cause de leur attitude, on ne pourra pas faire de jeu à la fin, ce qui provoque un quart de seconde d’intérêt de leur part. Je commence donc à leur expliquer les règles et je leur demande de se préparer pour cette activité. J’en ai plusieurs à mon arc mais quelle qu’elle soit, elle ne marchera jamais avec eux.

11h31 : Cette fois-ci, je n’en peux plus. Bidule va déguster. N’ayant rien fichu d’autre pendant 41 minutes que de se retourner pour bavarder, gribouiller sur la feuille du jour, beugler à chaque fois que je parlais, il mérite amplement de servir d’exemple. Je l’incendie, somme toute assez modérément puisque ma voix a vraiment perdu en amplitude depuis le début du cours. Cette ordure ne me prend pas au sérieux et se met à rire. Boudiou ! Tant pis pour ma voix, je lui assaine un taux record de décibels dans les tympans. Il ne rigole plus désormais. Je m’adresse alors à tous : « Encore une fois, on n’aura pas pu faire un cours normal à cause de vous. C’est comme ça depuis le début de l’année. Vous ne trouvez pas cela étrange ? ». C’est en tout cas ce que je prévoyais de dire mais pile au milieu de mon discours, ma « victime » s’était retournée vers son voisin de derrière. Je fume. « Mais bon sang, c’est pas possible ! Tu te fous de ma gueule ou quoi ?! ». Je suis interrompu en plein élan par la sonnerie. Il est 11h35. Qu’à cela ne tienne, je ne vais pas lâcher le morceau. La prof me soutient, elle n’est pas de meilleure humeur que moi. Nous ordonnons au troupeau de gnous de fermer leur clapet et de se rasseoir (certains se dirigeaient déjà vers la sortie). Je continue d’enguirlander l’animal devant ses congénères et je suis relayé par ma collègue mais au moment exact où celle-ci prend la parole, l’infâme mioche se met à sourire. Mis à bout, nous lui faisons part en concert de toute notre colère. Enfin, il baisse la tête, peu fier de lui et prêt à pleurer.

Dans plus de la moitié de mes classes de CE1, je devais vivre dans cette anarchie constante. Les enseignants étaient pour la plupart complètement débordés. Il faut s’occuper en permanence des perturbateurs et réexpliquer sans arrêt un mot ou un ordre qui n’a pas été compris à cause du bruit ou du manque d’attention. Dans deux classes en particulier, je n’ai jamais été capable de donner un cours normal... Jamais je n’avais vu ça en six ans.

 

A suivre...

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