Les premières années

Publié le par Ludo

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Beaucoup plus calmes que ces petites ordures de les deuxièmes années, les premières années  de primaire (CP en France) ou ichinensei 一年生, m’ont procuré à la fois les meilleurs fous rires et les pires moments de fatigue. Les ichinensei aiment vraiment bien paraître devant les autres. Ils ne reculeront devant aucun mensonge pour dire qu’ils sont les plus cultivés, les plus forts  etc.

A la fin de l’année, je délaisse un peu les cours d’anglais proprement dit pour leur montrer des photos de France tout en leur expliquant les différents lieux. En CP, peut-être cinq dans chaque classe connaissent la Tour Eiffel. Inutile d’ajouter que les autres lieux ou bâtiments célèbres leur sont totalement étrangers. Pourtant dès que je leur montre les clichés de Chambord ou d’ailleurs et après en avoir dit le nom, deux génies vont clamer : « Je connais », suivis de cinq autres qui vont lancer une vague de surenchère : « Je l’ai vu à la télé ! » ou même « j’y suis déjà allé ».

Le reste du temps et pour simplifier disons qu’ils sont cons. N’y voyez rien de péjoratif, c’est juste qu’ils ne comprennent jamais du premier coup ce que vous dîtes et que, quand on croit qu’ils ont enfin compris, ils vont se lancer dans quelque chose de surréaliste. Ils ne s’écoutent jamais entre eux sans pour autant se comporter mal. Ils ne bavardent jamais mais restent constamment dans la lune. Très émotifs, ils vont pleurer dès qu’ils sont contrariés, dès qu’ils vont perdre à un jeu, ou pour une raison que personne ne va comprendre.

Lors d’un cours sur les parties du corps en anglais, nous jouâmes à Jacques-a-dit (Simons says en anglais). Jacques a dit « touche ta tête », Jacques a dit « touche ta main » etc. Après avoir pris soin de leur expliquer pendant cinq minutes qu’en l’absence de « Jacques a dit », on ne devait pas bouger, je leur demandai s’ils avaient bien compris. Sept me répondirent que non. Epaulé par l’institutrice, nous refîmes une simulation, et deux minutes plus tard, tout semblait rouler. Nous démarrâmes le jeu, ou du moins l’entraînement pour le jeu. Remarquez à quel point nous prenons des pincettes, en avançant très lentement à chaque fois. Nous pointâmes du doigt en souriant gentiment, ceux qui se trompaient en leur disant en toute légèreté : « Ah ! On n’a pas dit Jacques-a-dit. Tu ne devais pas bouger. Mais c’est pas grave hein. Le jeu n’a pas encore commencé ». Peu importe les précautions que l’on prend à chaque fois, il y en a toujours un qui se sent blessé par tant d’injustice dans ce monde, qu’il va pleurer à grosses larmes. Cela ne manqua pas : un gamin s’effondra alors sur son bureau et plongea son visage rouge et humide dans le refuge que constituaient ses bras croisés. Fini pour lui. Il ne bougea pas jusqu’à la fin du cours. Trois minutes d’échauffement plus tard, plus personne ne commettait de faute. Je décidai de passer aux choses sérieuses en démarrant le jeu proprement dit : en cas d’erreur, on doit s’asseoir sur sa chaise tout en continuant de s’entraîner. Dès la première joute, deux se trompèrent et face à l’insoutenable tournure des événements, s’asseyèrent, l’un complètement dépité, l’autre pleurant de rage contre lui-même. Au bout de trois parties, cinq essuyaient toutes les larmes de leur corps...

Lorsque l’on prépare une activité, on tombe toujours sur des imprévus. Je m’étais mis en tête de les faire jouer à la bataille navale mais avec des animaux à la place, un jeu épatant mais dont les règles ne sont jamais comprises du premier coup, à fortiori en CP. Avant de passer aux explications, il fallait que chaque élève refasse les bords du cadre des deux grilles dont l’impression était mal passée à la photocopieuse. Rien de plus simple... sauf pour un. Au lieu de recopier ce que j’avais fait au tableau, il avait relié chaque ligne de telle sorte que l’on obtenait un octogone au lieu d’un carré. Il s’était méchamment appliqué, et nul ne pouvait critiquer la qualité de son trait. Pour parfaire son crime, il avait recopié les A, B, C et 1, 2, 3 non pas sur les côtés mais à l’intérieur de sa « grille ». Après lui avoir expliqué qu’il avait fait fausse route et qu’il lui suffisait de regarder le tableau pour s’en sortir, il se mit à tout effacer puis à recommencer, toujours aussi lentement, mais cette fois-ci en redessinant des carrés à l’intérieur de chaque case ! Cerise sur le gâteau : il avait remplacé les chiffres sur le côté par des lettres (deux fois A, B et C donc). Alors que ses camarades avaient bouclé l’affaire en trois minutes, il en passa quinze !


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On devient vite dingue dans ce genre de situation mais la palme d’or revient au cours mémorable sur la nourriture. Au programme, une dizaine de mots, fruits et légumes accompagnés de dessins et de numéros. Je démarrai la leçon comme je le fais toujours :

Moi : Today, we are talking about food.

Sous l’oeil interloqué de mes ouailles, je leur demande en japonais : Quelqu’un peut-il me dire ce que signifie food ?

Eux : ...

Moi : je vous donne un indice. Comment on dit « nourriture pour chat » (NDLudo : cat food en japonais).

Eux : ...

Soudain un gamin lève la main.

Moi : Oui ? Je t’écoute.

Lui, hésitant : ... J’ai oublié.

Moi : Bon... On a fait les animaux la dernière fois, souvenez-vous. Comment...

Je suis interrompu par une deuxième main levée.

Moi : Oui ?

Lui : ... J’ai oublié.

Moi : C’est pas grave. Donc je disais : comment dit-on « chat » ?

Eux : kyatto ! (cat avec un fort accent japonais).

Moi : C’est ça ! Bravo ! Donc comment dit-on « nourriture pour chat » ?

Eux : ...

Moi, qui commence à transpirer : Bon OK. « nourriture pour chat » se dit cat food.

Eux : Ah oui !

Moi : Donc ! Que signifie food ?

Un élève : Cat food !

Moi, de plus en plus fatigué : Non ça, c’est « nourriture pour chat » ! Je récapitule : cat veut dire « chat » et cat food veut dire « nourriture pour chat ». Donc c’est facile ! Que veut dire food ?

Un autre élève : Dog food !

Moi, qui serre les dents et au risque de me répéter : Noooooon ! Dog food c’est « nourriture pour chien ». Cat-food-est-« nourriture-pour-chat »-cat-est-« chat » donc-food-c’est-quoi-crévindiou ?

Un troisième élève vraiment pas sûr de lui : Nourriture !

Moi qui en ait les larmes aux yeux : Ouiiiiiiiiiiii ! Rhâaa ! Enfin ! Donc aujourd’hui nous allons parler de nourriture. Donc qui peut me dire en anglais comment on dit le numéro un (NDLudo : sur le papier que je leur ai fourni, on a une cerise en 1, une pomme en 2 etc.) ?

Une volontaire sure d’elle : un fruit !

Moi : Oui c’est exact, mais c’est quel fruit en anglais ?

Elle : ... Je ne sais pas.

Un autre : Food !

Je l’ignore et en choisis un troisième.

Lui : Une cerise !

Moi qui cherche une corde pour me pendre : En anglais !

Un autre : Apple !

Moi qui commence à défaillir : On y est presque ! Apple c’est le numéro 2.

Un autre encore m’interrompt : Apple !

Moi qui pète une durite : Mais écoutez vous les uns les autres boudiou ! Je viens de dire qu’apple était le numéro 2 ! Là on cherche le numéro un. Ne me dîtes pas que vous n’en avez jamais entendu parler ! (NDLudo : la plupart des cerises comestibles sont appelées en japonais american cherry)

Je remarque une petite fille qui baisse la main après l’avoir levée timidement.

Moi : Vas-y je t’en prie, n’aie pas peur de te tromper !

Elle : Cherry ?

Moi convaincu d’avoir vécu un miracle : Oui !!!! Cherry !

Des voix s’élèvent ici et là : Aaaah oui, je connais. Moi aussi ! Moi aussi !

Moi : Bon, passons au numéro deux. Ca ne devrait pas poser problème puisque je l’ai dit et que deux d’entre vous l’ont dit aussi.

Un gamin sortant de sa léthargie : Un fruit !

Moi qui hésite à appeler un hôpital psychiatrique pour être interné d’urgence : On va reprendre calmement, hein.

Après trois réponses infructueuses y compris de la part d’un de ceux qui avaient deviné apple il y a quelques minutes, nous arrivons à nos fins, et vu le peu de temps restant, je décide de me contenter de leur faire répéter chaque mot au total une bonne vingtaine de fois chacun. Je leur demande ensuite de placer un chiffre de un à sept dans trois cases de façon à jouer à la loterie. Je dis donc un fruit au hasard et au bout de trois chiffres entourés sur leur grille sommaire, ils ont gagné. Je commence par cherry. Je vous le donne dans le mille,  le tiers demande à son voisin : « c’est quoi cherry ? ».

Lessivé, usé, broyé, je terminais donc chaque cours de première année dans un état proche de celui d’un zombie, et le plus souvent avec une migraine colossale.

Publié dans Ecoles

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