Toxicomanie

Publié le par Ludo

Il existe sur notre bonne vieille terre une substance pour laquelle je serais prêt à dire du bien des pigeons pendant cinq minutes, pour laquelle je vendrais père et mère, pour laquelle je cèderais un rein pour un prix raisonnable : juste pour en avoir un peu plus. A sa simple évocation, d’exquis frissons m’envahissent la moelle épinière tandis que je salive d’avance au plaisir que je pourrais ressentir. Quand on me la présente, j’oublie toute humanité et devient pire qu’une bête. Cette substance, c’est la glace. Ma constitution physique étant ce qu’elle est, vous comprendrez que je ne suis pas ce que l’on peut appeler un morfale en ce qui concerne la nourriture. Mais quand il s’agit de ce dessert divin, mon estomac subit une mutation digne de Hulk, qui se manifeste d’ailleurs par un gargouillis rauque dès qu’on évoque la chose, comme s’il décuplait de volume. Je ne déguste pas les crèmes glacées : je les fourre dans mon œsophage à grandes pelletées (puisque les petites cuillères ne m’apportent pas de satisfaction, je préfère les grandes, mais sachez que si ma bouche était capable de s’ouvrir comme celle d’un requin pèlerin j’utiliserais volontiers un tractopelle. D’ailleurs si on gavait les oies de glace pour la confection du foie gras, je signerais de bon gré pendant plusieurs cycles de réincarnation.

Lorsque j’étais petit, j’étais chargé de plusieurs petites tâches domestiques : mettre la table, la desservir, remplir la carafe d’eau et aller chercher le dessert… En cas de glace, il fallait d’abord que je descende au sous-sol où se trouvait le congélateur. Je dévalais toujours les marches de l’escalier comme un fou, impatient d’engloutir mon met préféré. Je ramenais une ou deux boites et ma mère distribuait les portions à toute la famille. Mon père et moi-même, en grands amateurs, bénéficions des plus grosses parts (oui c’est entièrement génétique) mais ce n’était jamais assez et nous réclamions toujours plus. Si nous obtenions certes toujours le petit surplus demandé, personnellement je n’étais jamais satisfait. Une fois les négociations terminées, je devais remettre les boites au congélateur. Cette deuxième descente restait toujours la plus traumatisante car je devais faire face à deux problèmes : 1- ma patience avait atteint ses limites et il fallait absolument que j’en fasse profiter mes papilles, 2- cela n’arriva que deux ou trois fois mais mes sœurs ou mes parents avaient osé me jouer un tour en me disant qu’ils avaient entamé un peu ma part pour goûter, c’était bien sûr une blague mais pour moi je n’avais aucun moyen de vérifier si c’était vrai ou non. Les parts n’avaient que rarement la forme de boules, il s’agissait plutôt de morceaux éparses empilés les uns sur les autres donc dans mon cerveau choqué, si c’était vrai, cela représentait le pire des sacrilèges mais si c’était faux, était-ce vraiment faux ? Bref, à cause de ce traumatisme, je mémorisai la forme de la glace dans ma coupe avant de redescendre les escaliers au galop et de les remonter en sautant un maximum de marches, à chaque fois. Aujourd’hui encore, la blessure ne s’est pas refermée et je reviens toujours à bout de souffle à table.

Autre avantage de mon patrimoine génétique, ma famille et moi-même ne sommes pas sujets à cette migraine soudaine et ponctuelle qui intervient chez la plupart des gens quand ils ingèrent quelque chose de très froid. Les Japonais utilisent l’expression kin to kuru キーンと来る (mot à mot : « ça fait kiin [à la tête] »).


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NB : comme je m’en suis plaint souvent, il est difficile de trouver au Japon dans les combini ou supermarchés des parfums variés et des pots qui ne ressemblent pas à des dés à coudre (dans notre voisinage on ne trouve quasiment plus des pots de 500 ml depuis un an et demi alors que les pots de 250 ml commencent à disparaître !). Imaginez l’enfer que je vie ici ! Je me rabats donc sur des Hershey’s vanille/amande pas trop mauvaises à 140 ml…

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