Dix événements qui ont marqué ma vie au Japon, deuxième partie

Publié le par Ludo

Voir les épisodes précédents.

 

Mon premier jour à l'école

 

Très exactement une semaine après mon entretien, on m’envoya enseigner dans une école située à deux heures et demi de trajet du lieu où j’habitais provisoirement. Sans aucune expérience, et sans avoir reçu la moindre formation ou le moindre manuel de la part de mon entreprise, je me demandais encore précisément, la veille du jour J, ce que j’allais bien leur pondre... A ma décharge, l’école ne m’avait fourni aucun emploi du temps et j’ignorais donc le nombre de classes ou tout simplement quelle classe j’allais avoir... Ce qui m’irritait plus encore, c’est que personne ne m’avait parlé de leur niveau d’anglais.

Tout démarra très mal le lendemain. J’avais oublié d’allumer l’alarme de mon réveil, et c’est avec une panique incommensurable que je découvris que j’avais dormi une heure de trop... Cela signifiait donc que j’allais arriver au moins une heure en retard sur les lieux. Je subissais un triple choc : 1- d’une ponctualité légendaire, je pousse toujours le vice jusqu’à arriver très en avance à mes rendez-vous. Je déteste arriver à la bourre mais heureusement cela ne m'arrive jamais sauf ce jour-là, 2- mon employeur m’avait bien averti quant aux problèmes relatifs aux retards, c’était très mal vu des écoles et cela pouvait devenir un motif de licenciement, 3- pour mon tout premier jour, c’était impardonnable.

Je me ruai alors vers le téléphone pour avertir d’abord l’école puis ma société, m’habillai en quatrième vitesse, déjeunai en trois minutes et fonçai vers le train.

Je pus par un étrange coup du sort bénéficier d’un express, normalement indisponible plus tôt, qui m’emmena plus vite à destination. Il me fallait ensuite marcher pendant vingt minutes. Sans regarder ma montre, je piquai un sprint jusqu’à l’établissement et parvins finalement plus en avance que prévu (mais bien sûr en retard malgré tout). Je réitérai ensuite mes excuses au principal puis aux différents enseignants présents dans la salle des profs sans comprendre vraiment qui était responsable de quoi dans la hiérarchie. Comme l’avait stipulé mon chef au téléphone plus tôt, j’écrivis une lettre expliquant que cela ne se reproduirait plus au principal (ma boite de son côté faisait son mea culpa dans un coup de fil donné dans la matinée)... Je trouvai cela très excessif, d’autant plus que tout le monde semblait ne pas s’en préocupper et riait de ma mésaventure. D’ailleurs les années suivantes, le coup de la lettre avait été abandonné même si employé et employeur se devait de présenter des excuses à l’école en cas d’absence ou de retard, ce qui ne m’arriva qu’en cas d’intempéries (fortes neiges, typhons...) ou de quelques rares problèmes de santé suffisamment sérieux (grippe).


Image Hosted by ImageShack.us


Revenons à nos moutons. A peine arrivé, il me fallait prendre connaissance de l’emploi du temps et préparer en fonction des élèves que j’allais avoir, un cours potable. Le premier s’effectua avec des sixièmes. On me guida jusqu’à une large pièce au rez-de-chaussée qui comprenait une moquette, un tableau mais aucune chaise. Elle communiquait d’ailleurs directement avec une partie du couloir en raison de l’absence de mur à cette extrêmité.

Tout le monde répondait présent : 35 élèves en uniforme, certains avec un air amusé, d’autres complètement désintéressés, certains ultra-dissipés et deux ou trois renfermés sur eux-mêmes avec les yeux rivés vers le sol, le tout sous l’égide d’une prof aux narines si développées que je lui soupçonnai une descendance bovine. La ressemblance ne s’arrêtait pas là car elle était aussi expressive qu’une charolaise regardant passer un train. Ca ne devait pas être la fête tous les jours avec elle, c’est sûr.

Je me présentai d’abord en anglais dans l’indifférence générale, puis en japonais ce qui éveilla quelques réactions dans l’assistance. Apparemment mes prédécesseurs ne savaient pas parler le japonais...

Je me mis ensuite à écrire au tableau ce que je venais de dire tout en pestant que la prof n’ait pas spécifié à ces ouailles d’amener de quoi écrire... Je passai l’heure à expliquer tant bien que mal les bases d’une présentation, stupéfait de voir que personne n’avait jamais appris la chose en ayant recours au bout d’un moment à contre-coeur au katakana puisque personne ne pouvait lire et en essayant de secouer la pulpe du fond de ces gamins qui restaient muets comme des carpes quand on leur posait des questions individuellement. Bref ce fut un fiasco retentissant. J’aurais pu tout aussi bien donner un cours à un parpaing avec de meilleurs résultats. L’expérience au bout de quelques temps me fit comprendre mes erreurs :

1-Les écoliers considèrent l’anglais comme une récréation, et ne pas leur offrir de jeux est synonyme de trahison.

2-La majorité ne maîtrise pas l’alphabet. Il faut donc se concentrer sur l’oral.

3-Ils n’ont que peu de cours dans l’année comparés aux autres matières et oublient donc facilement ce qu’ils viennent d’apprendre (même si vous les voyez chaque semaine), d’autant plus qu’ils ne prennent pas de notes.

4-La plupart ne font aucun effort pour prononcer correctement, la faute au katakana.

5-Il faut éviter de les interroger un à un devant les autres. Ca les fige à vie comme un regard de Gorgone.

 

A suivre...

Publié dans Ecoles