三年生

Publié le par Ludo

Si je parle beaucoup moins de mes écoles primaires cette année, c’est en grande partie parce qu’elles me donnent moins de fil à retordre et ne me minent pas d’après-midi entiers d’ennui comme mes deux années passées au collège. Je me retrouve donc avec les petits, une expérience que j’avais déjà vécue pendant deux ans et demi, mais dans une autre zone académique. J’enseigne l’anglais à partir des CE2 (troisièmes années de primaire) et jusqu’aux sixièmes (sixièmes années de primaire) soit quatre des six années que constituent l’école au Japon.

Vous en retrouverez à partir d’aujourd’hui un descriptif. Démarrons par les plus courts sur patte.

On trouve de tout chez les troisièmes ou sannensei 三年生 : du bon et du moins bon. Sur les dix classes étalées sur quatre établissements, trois se déroulent dans un calme paradisiaque, trois produisent un volume sonore pénible mais leur responsable veille à la discipline et on parvient à ses fins, et enfin quatre me posent vraiment problème.

Les filles demeurent sérieuses et souvent effacées par rapport aux garçons qui, à part quelques rares exceptions, s’agitent comme des danseurs de disco sur des planches à clous.

Les effectifs demeurent plutôt copieux pour certaines : jusqu’à 41 gamins pour l’une d’entre elles et 43 pour une autre. La limite pourtant fixée à 40 se voit dépassée dès lors que des enfants débarquent en cours d’année suite à un déménagement. Ces deux classes surchargées n’ont pourtant rien à voir l’une par rapport à l’autre.

Celle de 41 est dirigée par un jeune instituteur aussi grand qu’un adolescent de treize ans et doté d’une voix aigue et sans coffre. Non seulement il en impose autant qu’une poule autiste sur un champ de bataille mais en plus il ne fait rien pour atténuer le vacarme causé par ses monstres aux dents de lait. Voici à quoi ressemblait le premier cours. Cinq cancres étaient assis en tailleur sur leur chaise, le dos tourné vers leur voisin de derrière et bavardaient en continu. Après quatre remontrances où j’avais fait preuve d’une patience assez rare et demandé aux intéressés de se taire, de me regarder quand je parlais et de bien s’asseoir, les mêmes bourriques recommençaient leur cirque au bout de trois secondes ! En élevant la voix d’un cran, je sermonnai, plus fermement cette fois-ci, réfléchissant sur le fait que je n’avais jamais vu ça ailleurs qu’au collège O. il y a deux ans. Un peu plus tard, alors que la classe était occupée à un jeu, je fis part de ma colère au professeur qui me répondit « Ils faisaient la même chose au CP et au CE1. Il faut les comprendre, personne ne leur a jamais dit de bien s’asseoir »… « Il serait peut-être temps de s’y mettre, non ? » rétorquai-je, soufflé par ce que je venais d’entendre.

L’autre grosse classe, celle de 43, possède donc deux éléments de plus (si vous trouvez moins, allez prendre une aspirine). Elle est menée d’une main de fer par une sexagénaire qui a inculqué l’importance du mot « silence » aux enfants. Stricte, elle gronde toujours ceux qui discutent pendant une explication ou ceux qui répondent avec une petite voix, mais toujours avec la même pointe d’humour. Ses ouailles n’ont pourtant pas un niveau scolaire supérieur à l’autre classe et sans les remontrances de leur maîtresse, certains joueraient au clown en permanence ou se comporteraient comme des loukoums fainéants décidés à ne pas bouger le petit doigt comme certains de leurs camarades d’à côté. Cela prouve que l’on peut obtenir ce que l’on veut de plus de quarante élèves avec un enseignant qui sait se faire respecter.

Pour certains de mes collègues japonais (ceux qui dirigent les plus mauvaises classes comme par hasard), les cours restent « trop durs ». Prenons un nouvel exemple.

La leçon portait sur les sports. J’ai l’obligation de suivre les bases d’un programme établi par le rectorat et mon entreprise (j’ai heureusement la possibilité de modifier des activités à condition que la cible soit respectée, ce qui s’avère parfois indispensable vu le manque d’intérêt ou le côté inadéquat de certaines). Ainsi pour cette leçon, je devais leur faire ingurgiter cinq mots : soccer (oui, on enseigne l’anglais américain), baseball, basketball, volleyball et tennis. Quatre d’entre eux se prononcent quasiment de la même manière en japonais. Comme vous le voyez la difficulté se résumait à un mot, un seul : baseball.

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Ah ! J’oubliais : le programme imposant des tournures de phrase simplistes, les enfants apprennent non pas des questions mais des bouts de questions. Lors du cours sur les animaux, ils avaient enregistré : « What animal ? ». Pendant celui sur les couleurs « What color ? » etc. La nouvelle tournure indispensable du jour était donc « What sport ?». Comme d’habitude, je demandais à mes bambins de travailler en binôme sur cette question en se la posant à tour de rôle tout en montrant un dessin de discipline sportive sur une feuille remise au préalable. On y voyait les cinq sports représentés par des croquis on ne peut plus clairs. Au bout de cinq minutes, je vérifiai si tout cela avait bien été assimilé. Je choisis alors au hasard un garçon et une fille assis l’un à côté de l’autre. Tout en montrant du doigt le dessin du football (soccer), il demanda à sa voisine « What sport ? ». Celle-ci resta alors comme pétrifiée sur place. On avait beau lui souffler la solution et j’avais beau lui répéter que le Japonais n’était pas bien différent, rien à faire, sa bouche ne produisait pas un seul son.

L’institutrice se tourna alors vers moi et me dit avec un naturel qui me décontenança « Le vocabulaire est un peu difficile aujourd’hui. Je ne pense pas qu’ils aient bien compris. Il faudrait les faire répéter plusieurs fois ». Abasourdi, je recomptais alors dans ma tête le nombre de répétitions qui avaient eu lieu : douze ! Je tentais de m’agripper à une certaine logique, mon cerveau avait du mal à appréhender la réalité : ils ont répétés les cinq malheureux mots douze fois, il n’y a qu’un mot nouveau dans le lot et la question du garçon ne portait même pas sur celui-ci, mais où est la difficulté, crévindiou !

La maîtresse me proposa alors de reprendre tout depuis le début en faisant répéter rangée par rangée puis en demandant non pas à un binôme de participer mais à un groupe de quatre : deux poseraient la question en même temps alors que les deux autres y répondraient. Je n’avais jamais rien entendu de plus ridicule de ma vie. La méthode que j’avais appliquée jusque là avait pourtant fonctionné à merveille jusqu’à ce jour. La changer n’apporterait rien. Et pourtant… Après dix minutes de récapitulation, quatre enfants dont le garçon et la fille précédemment citée durent reproduire le dialogue. A ma grande stupéfaction, la fille pu répondre !

Après mure réflexion, le problème ne provenait pas d’un manque d’entraînement mais bien du complexe qu’éprouve beaucoup d’écoliers de cet âge à s’exprimer devant les autres : cette timidité qui pousse certains à la traîne et parfois à la condition d’ijimé. Pour une poignée, c’est déjà trop tard. Reclus dans leur monde de silence, ils broient du noir et n’ouvrent la bouche que pour avaler des aliments. Leur professeur me demande toujours de les ignorer quand j’interroge au hasard. C’est hélas aussi le cas des légumes qui ont choisi de ne rien faire, ce qui m’énerve plus encore. Ceux-là se la coulent douce et passent leur temps à gribouiller sur le verso des photocopies que je distribue sans être inquiétés par une seule réflexion.

Il existe un autre commentaire que j’ai entendu à deux reprises concernant le janken ジャンケン (pierre, papier, ciseaux), ce jeu qui permet de déterminer très rapidement quelqu’un pour démarrer une corvée, un exercice ou tout simplement un gagnant. Le janken fait partie de la vie de tous les jours en primaire. On l’utilise pour décider qui aura droit à la dernière bouteille de lait au déjeuner, qui se retrouvera dans telle ou telle équipe ou encore qui posera les questions lors du travail par pair en anglais. Bref, on m’a déjà demandé d’éviter cette pratique sous le prétexte incroyable que certains ne gagnaient jamais ! Comment diable peut-on perdre tout le temps à un jeu basé sur le hasard pour lequel on a une chance sur deux de l’emporter?!

Le principal problème des troisièmes découle néanmoins de l’attitude de leurs parents. Conditionnés par ces derniers, ils sont convaincus que l’anglais est trop difficile et qu’il est donc inutile de l’étudier. Dès les premières leçons, j’entends toujours « Moi j’comprends rien à l’anglais » avant même que le premier mot de vocabulaire ait été prononcé ! Quelques écoliers suivent des cours d’anglais extrascolaires. D’un niveau naturellement plus élevé que leurs camarades, ils font toujours partie des meilleurs éléments et se distinguent surtout par leur sérieux. Ils servent de joker un peu trop facile à ceux qui ne font pas l’effort de répondre car on se tourne toujours vers eux en cas de besoin : « Mais toi tu sais non ? Tu apprends l’anglais ! ». Cela me met toujours les nerfs en boule : « Mais boudiou !! Qu’est-ce que vous croyez qu’on fait depuis le début de l’année, bande d’ignares ! Tout le monde apprend l’anglais ici ! ».

Les sannensei me vident continuellement de toute énergie, ils m’usent jusqu’à ce que je ressorte exsangue et hagard de la salle après une heure passée en leur compagnie.

Heureusement qu’il subsiste une portion d’êtres encore innocents, drôles, attentifs et adorables (l’une de mes sources d’inspiration pour les romans photos) qui vous font oublier le reste.

A suivre...

Publié dans Ecoles

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