六年生

Publié le par Ludo

Voir les épisodes précédents.

 

Sur les onze classes de sixième (les sixièmes font partie des primaires au Japon), seule une me pose vraiment problème. Pour le reste c’est un véritable bonheur.

En général, on n’a plus vraiment affaire à des enfants mais à des adolescents, ce qui se ressent dans les conversations. Les filles commencent par contre à entrer dans l’âge bête et à adopter des attitudes de collégiennes (j’emploierais volontiers un autre mot mais je tiens à rester poli). Les garçons de leur côté restent silencieux mais font preuve de beaucoup d’esprit.

Les bonnes classes réagissent très bien et participent avec beaucoup de sérieux et d’enthousiasme. Les classes normales demeurent hélas trop timides et silencieuses, comme en première année de collège.

Quant aux mauvaises classes, on peut les qualifier d’atroces.

En 2003, j’enseignai dans l’école K., le type même d’établissement que l’on considère comme normal dans son ensemble avec de très bons CM1, des CE2 et des CM2 dans la moyenne. Normal tant qu’on omet volontairement de citer les sixièmes : ces abominations nées à coup sûr d’un Hun alcoolique et d’une hyène nihiliste (si si, ça existe). Il y avait deux classes, aussi turbulentes l’une que l’autre, dirigées d’un côté par un prof-potiche et de l’autre par une jeune figurante incompétente.

Pendant un trimestre (on ne restait que trois mois dans la même école autrefois, heureusement), chaque cours se déroulait dans un vacarme continue où je m’égosillais pour rien. En face de moi, des faciès de débiles avec la bouche ouverte et la tête penchée sur le côté : même un chimpanzé lobotomisé paraissait plus vif. Avec des instituteurs inexistants et qui, de surcroît s’en lavaient royalement les mains, j’étais contraint de faire la discipline. Certaines têtes à claques prenaient un malin plaisir à parler tout haut pendant mes explications, le dos tourné vers leur camarade, à gribouiller des messages et à les envoyer, à dormir comme des otaries sur leur bureau alors que leur prof se tenait derrière eux sans broncher. Après quelques semaines, j’en conclus que les deux enseignants profitaient de ma venue pour se reposer un peu (ce qui arrive très souvent).

Image Hosted by ImageShack.us


J’appris plus tard que cette atmosphère insupportable accompagnait tous les autres cours de la journée. Ainsi on ne disait rien aux fauteurs de trouble… Les profs avaient jeté l’éponge.

Au bout du quatrième cours qui s’était avéré particulièrement pénible et où j’avais vu la jeune prof discuter comme si de rien n’était avec des élèves, je décidai que trop, c’était trop et en parlai au principal. La semaine suivante, le vice-principal assistait à mon cours et faisait la police. Il élevait la voix, faisait de gros yeux et parfois sa main s’en allait frapper la nuque d’un récidiviste déjà sermonné trois fois pendant l’heure. Même s’il restait beaucoup à faire au niveau discipline, j’exultais. C’était comme si ma vraie nature reprenait le dessus sous la forme d’un homme de cinquante-cinq ans et distribuait des baffes à ceux qui s’étaient payés ma tête, à la différence que je ne pouvais en aucun cas être tenu pour responsable de « châtiment corporel ». Les cours par la suite étaient devenus un peu plus normaux quoique toujours pénibles et je bénissais chaque jour sans ces sixièmes. Début février, alors que je m’étais rendu à l’école de très mauvaise humeur, je crus pleurer de bonheur en apprenant que les cours avec les sixièmes avaient été annulés car les deux tiers des effectifs avaient choppé le virus béni de la grippe !

En fin d’année scolaire, fin mars, je fis part de mes sentiments aux deux classes à l’issue du dernier cours avec un discours que j’avais longtemps ruminé. Cela ressemblait à ceci : « Parmi toutes les classes auxquelles j’ai enseignées jusqu’ici, vous êtes les pires. J’ai tout essayé pour attirer un soupçon de curiosité de votre part, mais cela n’a servi à rien. Rendez-vous compte que trois enseignants étaient présents dans votre classe à chaque cours. Vous trouvez ça normal ? Votre manque de respect est intolérable et nul doute que cela vous coûtera cher à l’avenir et dès l’année prochaine au collège. Une telle attitude en France vous aurait valu un redoublement ou un renvoi mais comme nous sommes au Japon, vous pouvez dormir sur vos deux oreilles, vous entrerez bien au collège. Personnellement je ne vous félicite pas. ».

Sur ce, je leur dis « au revoir ». Pas un « merci », ni un « bonne chance l’année prochaine ». Je quittai la salle dans un silence presque palpable. Un silence que ces lieux n’avaient pas dû connaître depuis des lustres.

Publié dans Ecoles

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :