Trafic d'ivoire

Publié le par Ludo

Ma bouche jusque là bien tranquille commença à subir diverses agressions vers la fin du collège. Un orthodontiste avait en effet décidé qu’elle n’était pas assez large pour accueillir toutes ses dents de manière rectiligne. Sujet à un retard dentaire assez important, ma dernière dent de lait était tombée vers l’âge de 13 ans alors que ma dernière dent d’adulte, une molaire (j’ignore si mes dents de sagesse vont se manifester un jour) débarqua à 27 ans ! Bref ma mâchoire n’était pas encore formée et pour me permettre d’arborer un sourire hollywoodien il fallait dans un premier temps retirer quatre dents. Après avoir traité quatre caries dont une épouvantable sans anesthésie puisque je m’étais découvert une allergie au produit qui rendait ma joue semblable à celle d’un hamster, je fus ravi d’entendre que l’on avait trouvé un substitut auquel je ne réagirais pas et que l’on pouvait poursuivre le boulot.

 

L’arracheur se mit au travail dans les semaines qui suivirent sur plusieurs séances. L’une d’entre elle marqua mon esprit à jamais. On devait m’extraire une canine, une définitive malheureusement. On m’endormit la zone à persécuter et le garagiste en blanc se saisit de tenailles (ou quelque chose dans le genre). Moi je gardais la bouche ouverte sans poser de question, résolu à endurer mon triste sort. Mon corps était ensuite parcouru de vibrations sourdes et insupportables d’os broyés. Une minute plus tard, ma dentition était toujours intacte. Quelque chose clochait. Mon bourreau respira alors profondément avant de bloquer sa respiration puis se saisit à deux mains des tenailles. Les craquements redoublèrent d’intensité et mes papilles gustatives commencèrent à percevoir le goût du sang. On me fit signe de me rincer la bouche et on me plaça quelques compresses à l’endroit incriminé. L’homme en blouse inspira de nouveau un grand coup, fronça les sourcils et poursuivit son ouvrage. Les bruits sourds atteignirent leur paroxysme. Il serra les dents, commença à gémir et dans un élan qui restera gravé dans ma mémoire, posa son pied sur le fauteuil, comme quelqu’un qui aurait lutté un quart d’heure pour ouvrir un bocal de cornichon et qui serait décidé à en finir. Impressionné, je me mis à serrer de toutes mes forces l’accoudoir. Il poussa un grand soupir de soulagement, épongea le bain de sang qui commençait à se former dans ma gorge et me montra son trophée : une belle pièce de près de trois centimètres de longueur.

 
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Toute ma famille à commencer par mon père et moi-même considérant ce carnage inutile (l’orthodontiste voulait en faire arracher d’autres), je ne mis plus les pieds dans un cabinet de dentiste jusqu’à octobre dernier. Après 16 ans de désertion, je m’étais attendu au pire : on allait me découvrir une douzaine de caries, trois incisives mortes, me retirer cinq dents mal orientées mais me complimenter pour le blanc de mon émail… Le ventre noué, je me rendis avec Naoko au cabinet situé de l’autre côté de la rue en face de chez nous.

 

Le diagnostic ne fut pas aussi catastrophique que je l’imaginais : cinq caries. Le maître d’œuvre m’opéra le tout en plusieurs fois avec une dextérité telle qu’elle me fit reconsidérer mon avis sur la profession : aucune anesthésie ni douleur, y compris pour deux caries profondes, des explications sur chacune des étapes du travail, et en plus on vous montre le résultat grâce à un miroir. Désormais je promets d’y aller plus souvent !

Publié dans Vieilles anecdotes