Bénis soient les Suisses

Publié le par Ludo

Aujourd’hui je considère le ski comme un pur plaisir mais il n’en fut pas toujours ainsi.

Très tôt, lors de vacances à la neige avec ma famille, on enferma mes pieds dans des bottes surdimensionnées et incroyablement lourdes que l’on fixa sur de longues planches en métal plus lourdes encore appelées « skis ». Pour occuper mes mains, on me remit de longues tiges pointues appelées « bâtons ». J’avais déjà vu mes sœurs et mon père utiliser ce moyen de locomotion avec une facilité déconcertante. Cela ne devait pas être bien dur à maîtriser. Au premier pas, je me rendis compte que si mon corps s’était déplacé vers l’avant, le reste était resté sur place et alors que je m’écrasais lamentablement sur le sol, je pris conscience du fait que cela n’allait pas être de la tarte. Des matinées durant, je tentais de dompter cette armure inconfortable en m’efforçant de garder l’équilibre. Pour trois secondes de glissage, je passais 15 minutes à me remettre debout. Non seulement l’attirail faisait un poids considérable mais aussi je m’arrangeais toujours pour me retrouver avec les spatules et les bâtons mélangés dans une sorte de mikado géant. Une fois sur dix, on me remettait sur pied.

Les autres élèves de l’école de ski semblaient se débrouiller bien mieux. Remarquez que je n’emploie pas le terme « camarades » puisque, étant toujours loin derrière et qui plus est concentré à me sortir du soixante-quatorzième casse-tête chinois de l’heure, je n’avais guère le temps de me faire des potes. Puis arriva le grand jour tant redouté du passage de l’épreuve du Flocon. Le troupeau de skieurs en herbe dont je faisais partie devait gravir une pente et la redescendre en temps limité. Aïe. Evidemment, à cause du manque absolu d’instructions reçues de la part des professeurs qui ne s’étaient jamais souciés de mon sort pendant les leçons, le bamby aux pattes enchaînées que j’étais n’avait fait aucun progrès. La chute fut inévitable et je perdis un temps monstre à me relever. Je maudis l’inventeur du ski de larmes de rage et manquai le Flocon.

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Deux années plus tard, je fus envoyé pour la première fois en colonie de vacances en Suisse. J’avais fait des progrès certains et pouvais braver la montagne même si je n’avais pas encore maîtrisé la science du relevage après une chute. Le premier jour après le déjeuner, la navette de la colo nous emmena sur les pistes. Les consignes demeuraient simples : nous devions skier en groupe, ne prendrions qu’un tire-fesses et la même piste, et devions terminer à 17 heures. Le tire-fesses... De toutes les remontées mécaniques, c’est celle que je redoutais le plus. Il fallait non seulement bien s’agripper à la perche au départ tout en évitant que le mouvement brusque ne vous aplatisse les cerises, tenter de garder les skis dans les couloirs de glace tracés par les autres, mais aussi lâcher le tout à l’arrivée selon un timing diabolique tout en effectuant un léger virage pour éviter le mur de neige. La première ascension s’effectua sans heurt, bien que la route déjà tracée prenait des allures étranges à un endroit si bien que je m’étais retrouvé en équilibre sur un pied. Je descendis la pente avec plaisir et remarquai que le tire-fesses se démarquait des autres que j’avais utilisés jusqu’alors par une longueur bien plus importante. Une fois en bas, je repris une perche tout en gardant à l’esprit le passage périlleux. Au fur et à mesure que je montais je constatai que personne ne se trouvait derrière ou devant moi. J’approchai de la zone dangereuse. Elle se situait précisément dans un virage qui bifurquait juste devant quelques buissons situés cinq mètres plus loin. Un pylône judicieusement placé à cet endroit redonnait un coup de fouet au mouvement en l’accélérant. Pourtant préparé au pire, j’avais oublié la tension provoquée sur la perche, tout concentré que j’étais à bien placer mes skis. Je perdis l’équilibre, lâchai tout et dévalai la pente sur quelques mètres avant de m’écraser sur un banc de poudreuse épaisse entre les buissons. Mes jambes étaient croisées, l’une d’elle effectuait une douloureuse torsion au niveau de la cheville droite, l’un de mes bâtons entravait le tout comme un cadenas et je me trouvai sur le ventre. Le poids de la neige m’empêchait de bouger un orteil. Bref toutes les conditions étaient réunies pour que j’en bave pleinement. En rassemblant toute mes forces je ne pus que placer ma cheville dans une position plus confortable et bouger le bâton de dix centimètres vers le bas dans un angle qui bloquait complètement le mouvement de la jambe gauche. A une dizaine de mètres, je pouvais apercevoir des skieurs emprunter tranquillement ce maudit tire-fesses. Après un temps qui sembla durer une éternité où j’avais tenté de me sortir de ce bourbier, j’en conclus, mort de fatigue, que je ne pouvais plus rien faire et qu’il serait judicieux de songer à appeler à l’aide, d’autant qu’il devait bientôt être 17h. Je tombai en larmes. Mes sanglots alertèrent un skieur dont les fesses se faisaient tirées. Il me demanda si ça allait. Crétin comme pas deux, je lui répondis que oui ! Après tout, je m’étais sans doute mal débrouillé et en m’y prenant d’une autre manière, j’allais peut-être m’en sortir ? Dix minutes plus tard, j’étais toujours dans la même position inextricable. Un deuxième skieur me proposa son assistance. Il devait s’agir d’un réflexe conditionné chez moi à cet âge car je répondis une nouvelle fois que ça allait. Une once de logique se mit alors à germer dans mon cerveau : à la prochaine personne qui offrirait son concours, j’accepterai !

Une skieuse blonde et très jolie vint ainsi à mon secours. Cette Suissesse (elle se présenta comme telle) me releva après avoir déchaussé mes skis et m’accompagna tout doucement jusqu’à la station. Elle se montra d’une gentillesse remarquable et d’une patience non moins impressionnante, surtout après avoir récupéré l’un de mes skis qui avait glissé sur une bonne centaine de mètres comme un missile balistique incontrôlable suite à une de mes chutes. Une fois arrivé à bon port, je la remerciai et retrouvai mon groupe. Ils étaient tous là, déjà en train de plier bagages. Il était pile cinq heures. Je n’avais pas encore sympathisé avec eux puisque nous n’étions qu’au premier jour mais j’avais commencé à créer des liens avec certains. Je leur fis part de ma mésaventure mais tout ce que j’eus comme réponse fut un « Ah bon ? » (une sensation de déjà vu). Pire, aucun moniteur ne s’était rendu compte de mon absence et si je n’étais pas revenu à l’heure, la navette serait sans doute repartie sans moi !

Publié dans Vieilles anecdotes