Après Simon, c’est au tour d’Ian (traduit de l'anglais par mes soins).
Présente-toi brièvement s’il te plait.
31 ans, Britannique, huit ans dans ce pays, en poste dans un collège dans le trou du cul du Japon.
Quels sont selon toi les avantages et les inconvénients de notre profession (ALT : assistant professeur d’anglais) ?
Tout d’abord, travailler dans un environnement complètement japonais, c’est un moyen extraordinaire de découvrir le pays et puisque la plupart des professeurs ne parlent pas anglais, on ne peut que progresser en japonais. En même temps, on se sent un peu seul en étant l’unique étranger. La situation dans les écoles varie mais je peux me considérer comme chanceux car j’ai hérité de l’un des postes les plus avantageux qu’il soit. Cinq mois de vacances payés, pas mal non ? Une journée chargée pour moi se résume à deux cours. Si mon caractère était différent, je pourrais trouver mon travail ennuyeux et frustrant mais je préfère profiter de ce temps libre au boulot pour accomplir d’autres choses, comme euh… rêver en plein jour.
En revanche, je n’apprécie guère les professeurs japonais. Je les trouve étroits d’esprit, arrogants et en général plutôt énervant. Toute la journée, ils sont entourés de gamins qui leur hurlent « Sensei ! Sensei ! » et ça doit les rendre bizarres. Ils peuvent être vraiment coincés et comme ils ne côtoient que des enseignants, ils se sentent obligés de regarder de haut ceux qui appartiennent à un autre univers. C’est donc une bonne chose d’avoir cinq mois de vacances.
Un des gros inconvénients de cette profession (surtout avec autant de congés), c’est qu’on ne peut pas être assistant professeur toute sa vie. Il existe une concurrence féroce entre les entreprises qui embauchent des ALTs et cela conduit à des baisses de salaire, plus de contraintes et l’érosion progressive de tous les avantages d’origine. Et bien sûr, il n’y a aucune sécurité de l’emploi puisque les contrats ne sont valables que pour un an. Vraiment dommage.
Une fois, nous avons dû avec un camarade canadien passer douze heures dans un ville de Kyushu célèbre pour ses onsen : Beppu. C’est un endroit laid et déplaisant. Nous avons trouvé une minshuku (NDOugl : un gîte) pauvre et délabré à côté de la gare pauvre et délabrée, ouvert nos guides touristiques et nous nous sommes demandés comment diable nous allions tenir les longues heures avant l’arrivée du bus salvateur.
Il y avait d’abord le musée du sexe. Deux étages de bonheur. Le rez-de-chaussée était à moitié sérieux et on pouvait y admirer des objets phalliques de l’ère Yayoi, de la pornographie de l’ère Edo, une vidéo qui montrait aux visiteurs différentes positions à essayer à la maison. Le premier étage était encore plus barge. On y voyait plusieurs mannequins en cire, grandeur nature, ressemblant à des actrices d’Hollywood impliquées dans une variété de situations scabreuses, des reconstitutions toujours en cire de fantasmes de salarymen (avoir sa secrétaire sur son bureau etc.) et le clou du musée : une énorme représentation de Blanche Neige et des Sept Nains. Je dis « nains » mais ils étaient plutôt des géants. Après avoir appuyé sur un bouton, le tout se mettait à bouger sur l’air de « Hé ho, hé ho, on rentre du boulot ». Je commençai à aimer Beppu.
Nous dînâmes ensuite dans un petit restaurant de grillades. Les propriétaires étaient ravis d’accueillir des étrangers et sous l’influence de l’alcool, nous nous sommes retrouvés ensuite avec un groupe de dames d’un certain âge. Je ne me souviens plus trop de la suite mise à part quand mon ami est tombé du placard à balai tout en me demandant ce qu’il pouvait bien faire à l’intérieur. C’était une bonne soirée.
Le lendemain nous décidâmes de goûter aux bains avant l’arrivée du bus. Pendant que nous nous déshabillions, un homme s’approcha de nous, nous dit quelque chose mais comme à l’époque aucun de nous ne savait bien parler japonais, nous nous contentâmes d’acquiescer et de dire « hai » sans avoir la moindre idée de ce que nous avions accepté. Il nous quitta, et nous finîmes par comprendre ce dont il s’agissait quand il revint avec des caméras de télévision. C’était donc ça… Nous allions passer à la télé ce soir là. En train de prendre un bain.
En douze heures, Beppu nous donna tant… Nous partîmes avec un amour profond pour l’endroit et en jurant d’y retourner un jour. C’est laid et déplaisant et je suis sûr que si j’y retourne un jour, je serai déçu à coup sûr.
Quels sont les plats que tu aimes le plus et le moins dans la cuisine japonaise ?
Je crois que la tempura arrive en tête, puisque en tant que Britannique, j’aime tout ce qui est pané.
Ce que j’aime le moins, c’est le niku-jaga, de la viande bouillie avec des patates. Cela ressemble à du vomi de chat, et ça en a d’ailleurs aussi le goût.
Si l’on peut décrire la cuisine britannique par « de la viande bouillie avec des patates jusqu’à ce que cela ressemble à du vomi de chat », c’est parce que le niku-jaga est une copie imaginée par un général japonais de l’ère Meiji qui avait vu ce que les marins britanniques ingurgitaient à bord des navires de la Royal Navy. Il nota la recette, la ramena au pays dans l’espoir que ce régime occidental prépare mieux physiquement les troupes japonaises dans leur mission pour moderniser totalement le pays (i-e envahir la Corée). Une autre raison de haïr ce plat : il constitue un argument puissant pour tous ceux qui considèrent la nourriture britannique comme de la merde.
- J’apprécie vraiment le fait de pouvoir me sortir de n’importe quelle situation juste en parlant anglais. Quand les gens entendent ça, ils s’enfuient.
- Il n’est pas rare de trouver une place assise libre dans un train pourtant bondé. Elle est située à côté d’un étranger. Certains se plaignent du racisme au Japon. Ils devraient se taire et bien s’étaler sur leur banquette.
- J’aime le mot « otsukaresama ». Ca vous donne l’impression que vous avez en fait beaucoup travaillé quand on vous le dit.
- Quand on dit d’un bâtiment de cinquante ans qu’il est « vieux », c’est très facile de se sentir fier d’être européen.
- La règle la plus importante quand on construit un nouveau bâtiment c’est de faire en sorte que celui-ci ne colle absolument pas avec les environs. Bien que le paysage urbain soit profondément laid, on y trouve beaucoup plus de vie que dans les miles de monotonie qui constituent les banlieues de mon pays. Et puis c’est beaucoup plus drôle à regarder.
- Comme j’ai toujours habité en ville, j’éprouve une aversion pour la nature. Je suis donc par conséquent rassuré par le gouvernement qui voit en une forêt intouchée un bon endroit pour construire un parking.
- Vous connaissez certainement ce cliché sur les Japonais qui respectent l’harmonie etc ? Le fait qu’il s’agisse d’un mensonge est à noter dans les aspects positifs. Le Japon, un pays calme ? Ce pays n’est jamais ennuyeux à ce point.
Et les négatifs ?
- Dans un train bondé, on dirait qu’il est indispensable d’être aussi malpoli et désagréable que possible. Si une nouvelle guerre civile a lieu, elle démarrera dans un train aux heures de pointe.
- Les distributeurs de billet ont des pouvoirs magiques. Ils sont étrangement capables de rendre les gens incompétents.
- Je déteste entendre dire que la culture traditionnelle nipponne accorde beaucoup d’importance à la paix et au silence quand on est bombardé des sempiternels haut-parleurs pendants les élections. Ou quand les abrutis d’extrême-droite viennent se relaxer un dimanche en conduisant leurs bruyants camions. Ou encore quand les pompiers sont de sortie et qu’ils informent les habitants du quartier en beuglant de faire attention aux incendies. Ou encore quand c’est la police qui demande de faire attention aux voleurs. Bien sûr tout ça a lieu le dimanche à sept heures du mat’. Je n’aime pas du tout ça.
- Les Japonais vivent en harmonie avec les saisons et leur culture célèbre les changements qui ont lieu dans la nature toute l’année. Au printemps, on profite des cerisiers en fleur. En été, ce sont les lucioles. En automne, le rituel consiste a aller admirer les feuilles qui tournent au rouge. En hiver par contre, on doit porter un manteau dans son appartement parce que le chauffage est nul et que le papier peint est la seule isolation disponible.
- La télévision japonaise était jadis un concentré de seins et de sadisme. Ces jours-là me manquent.
- Ah, ces sacrés Japonais n’ont rien compris à la culture occidentale ! Au Royaume-Uni, j’ai déjà vu plusieurs fois des cartes de Noël qui jouait sur la confusion sur qui était Jésus et qui était le Père Noël. En fait, il s’agissait de cartes avec un Père Noël crucifié. En huit ans au Japon, je n’ai jamais vu quoi que ce soit qui joue sur la dérision et ça, c’est vraiment un aspect négatif.
Qu’est-ce qui te manque le plus à propos de ton pays ?
L’ironie.
Donne-moi dix mots qui décrivent le mieux le Japon selon toi.
Béton, béton, béton, béton, béton, béton, béton, béton, béton et … béton.




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