Comme une vache espagnole
Qui aurait pu croire que le pire cauchemar des Japonais allait naître un jour de la Perfide Albion ? La langue de Shakespeare représente à leurs yeux un véritable casse-tête. Obligatoire dès la première année de collège (cela correspond à la fin de l’école primaire chez nous) elle reste la seule langue étrangère du cursus scolaire nippon.
Son apprentissage est devenu une préoccupation nationale et aussi un commerce fort lucratif pour les écoles privées. Ces dernières, proposent des cours à toutes les tranches d’âge du matin au soir et mettent l’accent sur la conversation, jadis omise systématiquement dans l’enseignement classique. Si certaines villes ont choisi, d’envoyer des professeurs étrangers dans les écoles primaires (comme votre serviteur), rien n’a encore été décidé au niveau national. De grandes zones urbaines accusent toujours du retard dans ce domaine. L’arrivée des premiers ALT (Assistant Language Teachers) dans les collèges date de peu et leur nombre augmente chaque année. Désormais l’enseignement de l’Anglais reste la première source d’emploi pour les immigrés.
Pourquoi une telle obstination pour une matière qui sera oubliée dès la sortie du lycée ? Pourquoi tant d’efforts développés au détriment des langues asiatiques comme le Coréen ou le Mandarin ? Tout simplement parce que le Japon y voit le meilleur moyen d’améliorer les échanges internationaux. Plus facile à dire qu’à faire...
Le Japonais, dénué de conjugaison (ou presque), de genre, de nombre, et d’articles offre une grammaire bien simple en comparaison des langues indo-européennes (mais se rattrape par d’autres sournoiseries comme la lecture). Souvent il n’est même pas nécessaire de répéter le sujet dans une phrase. Ainsi hato wo tabenai 鳩を食べない, peut signifier à la fois « je ne mange pas de pigeons », « tu ne manges pas de pigeons », « il/elle ne mange pas de pigeons » ou la même chose au pluriel, ou encore « je ne mangerai pas de pigeons » etc. Les collégiens, et la plupart des adultes éprouvent donc beaucoup de difficultés à régurgiter une phrase simple. Cela donnerait pour l’exemple précédent quelque chose comme « no eat the pigeons ». Convaincus que l’article « the » soit indispensable, ils le collent partout. Je me souviens avoir aperçu un jour un écriteau de la sécurité routière locale de la municipalité d’Osaka se voulant clair et à la fois multilingue, stipulant « Stop the交通事故 », ce dernier mot, kôtsujiko, signifiant « accident de la route ».
L’impossibilité pour la plupart de prononcer correctement un simple mot s’explique par la grande différence entre les panels phoniques anglo-saxons et japonais. L’étendue des sons s’avère bien plus réduite dans le cas du Japonais.
La grande majorité ne parvient pas à produire le son « si » que l’on retrouve dans « sit » par exemple. « Sa », « sou », « sé » et « so » ne posent cependant pas de problème, mais « si » devient « shi ». Les enfants tombent systématiquement dans le piège et j’ai donc appris à me montrer tolérant. Par contre quand un professeur d’anglais leur demande de s’asseoir par « shit down », je ne peux que lever les yeux au ciel.
Ces mêmes enseignants, pourtant habitués aux pièges de la langue ne se sont jamais rendu compte de leurs erreurs et continuent ainsi de prêcher la mauvaise parole, en formant des générations d’étudiants à l’Engrish. C’est de cette manière que le Japon a développé au cours des années ce dialecte angloïde, où les « R » deviennent des « L » et vice-versa.
Vous retrouverez à partir d’aujourd’hui les plus beaux chefs d’œuvre qu’il m’ait été donné de corriger. Tous proviendront dans un premier temps d’une leçon dont l’un des travaux pratiques consistait à rédiger son journal intime des vacances d’été.
Pour voir la totalité de l’œuvre, cliquez sur l’image. On voit que du travail a été fourni et les fautes ne sont pas si énormes que ça. Une bonne élève, en fait.
