Assistance à personne en danger
En tant qu’ALT (Assistant Language Teacher), j’ai côtoyé beaucoup de professeurs japonais d’anglais dont le niveau variait énormément de l’un à l’autre. Si je m’en sortais plutôt bien avec ceux d’O. l’année dernière, j’éprouve beaucoup plus de mal cette année avec Madame F., responsable des troisièmes années dans mon collège principal.
Cette quadragénaire, d’apparence dynamique et toujours sympathique, souffre de très grosses lacunes en anglais. Je pardonne aisément aux enseignants à temps partiels, les kôshi 講師, souvent jeunes et manquant d’expérience (c’est d’ailleurs ce que va devenir Naoko début avril) mais je trouve tout bonnement incroyable de voir des profs titulaires, kyôshi 教師, commettre tant d’erreurs. C’est bien simple, Mme F. ne peut pas aligner trois mots sans faute. Comme les autres kyôshi, elle a pourtant obtenu son agrégation (saiyô shiken 採用試験), un examen extrêmement difficile d’accès au Japon qui réclame de solides connaissances. A croire qu’elle ait bénéficié de passe-droits, ce qui m’étonnerait guère…
Les deux tiers de ces cours sont préparés à la va-vite, sans jamais me consulter et ils aboutissent le plus souvent sous la forme d’un misérable papier écrit à la main dans tous les sens et photocopié à un nombre d’exemplaires incorrects. Alors que tous les autres prennent au minimum cinq minutes pour me parler un ou deux jours en avance de la prochaine leçon, elle utilise les trente dernières secondes en s’excusant de n’avoir pas eu le temps.
Pour le tiers restant, elle me demande d’imaginer à partir de rien un jeu, n’importe lequel. Je m’efforce à chaque fois de le faire coïncider avec le point de grammaire du jour mais ça ne semble pas la préoccuper plus que ça. Ce n’est pas vraiment mon idée du travail en équipe. Je vous rappelle que je suis ASSISTANT Language Teacher.
Lorsque la sonnerie retentit pour le début d’un cours, la coutume veut que la personne que je suis censée seconder me fasse signe et m’accompagne jusqu’à destination. Tous mes collègues passent leur temps dans la salle des profs pendant l’intercours, tous, sauf devinez qui ? Je me rends donc tout seul dans la classe désirée et attends au minimum cinq minutes qu’elle veuille bien nous gratifier de sa présence.
Pendant ce temps, je discute avec les élèves. Ceux-ci ne l’aiment guère. Ils ont remarqué qu’elle s’exprimait mal en anglais et ne comprenait rien à ce que je lui disais. L’un d’eux me dit toujours : « Elle est encore à la bourre. Mets lui une claque quand elle arrive, il y en a marre. ». J’avoue que l’idée germe dangereusement dans mon esprit.
Une fois arrivée, elle donne son cours brouillon et répète dix fois la même chose sous plusieurs formes. A chaque fois qu’elle s’adresse à moi, elle comprend de travers ma réponse et je dois donc continuer en japonais.
Ce manque de professionnalisme commence vraiment à me courir sur le système. Le mois dernier, j’arrivais en avance par rapport à elle, comme toujours, c’est-à-dire parfaitement à l’heure, en cours. Après les traditionnelles cinq minutes d’attente, elle débarqua et, avec grand étonnement, me demanda pourquoi j’étais là. « Si vous aviez lu l’emploi du temps, vous sauriez pourquoi. » lui rétorquai-je. Paniquée, elle créa de toutes pièces devant mes yeux une leçon qui entrera dans les annales des improvisations les plus ratées de l’histoire.
Le même jour, j’allais la trouver pour lui demander si elle avait projeté de faire un test de compréhension orale et si mon concours était requis. Elle me répondit par l’affirmative. Le lundi suivant, elle se posta devant mon bureau et me tint ces termes : « Vous êtes prêts à prendre le micro pour le test ? ». Tout en insistant du regard sur mon planning, je lui montrais que j’étais sur le point de partir donner un cours aux premières années. Encore une fois, elle avait agi sans avoir vérifié quoi que ce soit et en ignorant l’emploi du temps.
Le lendemain, elle revint. « Qu’est-ce qui allait encore me tomber sur le dos » grommelai-je dans ma barbe, bien que glabre.
Elle voulait, en présentant un grand sourire, que j’imagine un jeu sur « n’importe quoi mais en anglais et qui occupe les cinquante minutes. ». Ben voyons ! Personne jusque là n’avait eu le culot au collège de me demander d’utiliser UNE activité pour la totalité de la classe. A plusieurs reprises, j’avais enseigné des leçons composées de plusieurs activités mais là, cela revenait à effectuer le boulot à sa place, et comme un pied qui plus est. Je le rappelle, je suis ASSISTANT Language Teacher.
En fouillant dans mon classeur, je dénichais un jeu sur les nombres capables, en prenant son temps et en élargissant le contexte ad nauseam, de remplir la durée de temps prévue.
Le jour J, j’étais fin prêt. Je devais avoir deux cours de troisième dans la matinée.
Pour les deux, Madame F. m’avait prévenu qu’il serait préférable que je la rejoigne cinq minutes après le début du cours puisqu’elle rendait les copies d’examen. A l’heure dite, je me trouvais à mon poste. Elle pénétra dans la salle dix minutes plus tard en se confondant en excuses et l’activité que j’avais minutieusement élaborée se voyait raccourcie à 35 minutes…
Avant que la classe suivante ne débute, elle me supplia de donner le cours seul car elle avait « beaucoup de travail ». Après lui avoir expliqué qu’en tant qu’ASSISTANT Language Teacher, je ne pouvais légalement officier seul et que cela pouvait poser de graves problèmes à l’école, au rectorat, à mon entreprise, à elle et à moi-même, elle se résout à m’accompagner.
Au début de l’heure, elle me sourit et il s’en suivit un dialogue surréaliste.
Elle : I’ll be back. (Je reviendrai)
Moi : Where are you going ? (Où allez-vous?)
Elle : Yes.
Moi : No. I meant, are you going anywhere ? (Nan. Je voulais dire, vous allez quelque part?)
Elle : Yes. I’m back. (Oui, je suis de retour) En me montrant du doigt le mur du fond et le tas de feuilles qu’elle avait en main.
Moi : Aaah. You’ll be IN THE back ! Comprenant enfin le fin mot de l’histoire. Elle profiterait donc de mon jeu pour corriger des copies au fond de la classe.
Comment se fait-il que de tels incompétents se retrouvent à un tel poste ? C’est toujours ce genre de personne qui se plait à remuer du vent en jouant une pièce intitulée « oh là là, regardez comme je suis occupée ». Cette façon de travailler assez courante au Japon montre que beaucoup de Japonais demeurent incapables de bien s’organiser. Plutôt paradoxal dans un pays si à cheval sur les règlements, ne trouvez-vous pas ?