24 heures II : 12h35

Publié le par Ludo

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12h35

 

 

Mon ventre crie tellement famine qu’il en a mal à la gorge. Je sais pourtant que je vais devoir attendre comme toujours au moins un quart d’heure supplémentaire avant que l’on vienne me chercher. Mon repas me regarde déjà en me narguant, posé sur un plateau métallique dont je m’amuse à effleurer les bords pour patienter. Il se joue du fait que je ne puisse l’entamer de suite car en vertu d’un accord officieux entre les écoles et moi-même, je dois déjeuner tous les jours dans les salles de classe avec les enfants, ce qui me permet en contrepartie de rentrer plus tôt chez moi. L’heure du repas dans une classe étant considérée comme une heure de cours, je ne bénéficie en théorie d’aucune pause à ce stade de la journée.

 

Le bol de riz surcuit et de mauvaise qualité, le bouillon de légumes et de viande bouillis jusqu’à disparition complète de toute saveur et la petite assiette de poisson improbable refroidissent irrémédiablement alors que la bouteille de lait de 25cL garde un semblant de fraîcheur.

 

 

12h46

 

 

Aucune nouvelle de la classe avec laquelle je suis censé manger. Soit les élèves chargés de venir me trouver sont à la bourre, soit le prof a complètement oublié.

 

 

12h47

 

 

L’une des dix personnes présentes dans la salle des profs et qui vient de finir sa pitance, se rend soudain compte, que je suis encore là.

 

- C’est avec qui aujourd’hui ?

 

« Avec les 4-2 » lui réponds-je.

 

- Ah le prof a dû oublier. Ne bougez pas je vais vérifier.

 

 

12h50

 

 

Mon ange gardien redescend, accompagné de deux gamins qui m’escortent enfin vers leur classe. Ils ne cessent de rire. J’en profite pour monter les marches à grandes enjambées. Ils s’essoufflent à tenter de garder le rythme tout en reprenant une bouffée d’oxygène entre deux salves de rires.

 
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12h52

 

 

Je prends place devant le bureau ridiculement bas que l’on m’a préparé. Les deux chefs de classe (un garçon et une fille, toujours) prennent la parole :

 

Les chefs de classe : - Il ne vous manque rien ? (en d’autres termes : Avez-vous tous les plats devant vous ?).

 

La classe : - Oui ! (pour « oui, il ne nous manque rien »).

 

Les chefs : - Joignez vos mains !

 

La classe : - Oui !... Clap !

 

Les chefs : - Itadakimasu いただきます! (l’équivalent de notre « bon appétit »).

 

La classe : - Itadakimasu いただきます!

 

 

Après 17 minutes d’attente, je peux enfin profiter des 8 minutes imparties pour déguster mon succulent déjeuner froid… Soupir…

 

N’allez pas croire qu’il est rare qu’un instituteur oublie que je dois déjeuner avec ses ouailles : cela m’arrive au moins deux fois par semaine. Mais bon, s’il faut passer par là pour terminer plus tôt…

 

 

13h00

 

 

Les chefs de classe ont prononcé la formule libératrice qui clôture la fin du repas : gochisousama deshita ご馳走様でした. Traduction personnelle : « on s’en est mis plein la panse ».

 

Je ne souffre pas cette année des monstres adeptes du kanchô, ceux qui guettent la moindre occasion de vous placer leurs deux index dans le rectum après s’être rechargé les batteries à bloc de nourriture. J’ai été ferme dès le début de l’année sur ce point et je fuis dès la fin du repas.

 

Il me reste approximativement une heure avant le cours de l’après-midi que je vais mettre à profit pour la rédaction d’un article ouglesque.

 

 

13h20

 

 

Une dizaine d’agités débarque dans la salle des professeurs pour le ménage. Que ce soit en primaire ou au collège, ce sont les enfants qui se chargent de cette tâche. Tout cela pourrait paraître une très bonne idée dans le meilleur des mondes mais dans la pratique cela ressemble à ça : cinq nains munis d’un balai au manche aussi long qu’une demi baguette traînent les pieds tout en tirant derrière eux l’instrument en montrant autant de joie qu’un condamné en route pour l’échafaud. Ils passent dans les allées en ligne droite une fois, discutent entre eux jusqu’à ce qu’un prof leur fasse une remontrance, y repassent une deuxième fois puis une troisième et ainsi de suite jusqu’à ce que la cloche sonne. Pendant ce temps, d’autres passent une serpillière couleur anthracite, et qui n’a sans doute jamais été lavée, sur les bureaux et sur le parquet en bois délavé et devenu gris par endroit au fil des décennies. Après leur passage, on ne voit pour ainsi dire aucun changement. Des amas de poussières aussi gros que le poing continue de se balader un peu partout dans l’établissement.

 

 

13h35

 

 

Le ménage est terminé et je peux ainsi bénéficier d’un peu plus de calme pour rédiger.

 

 

13h55

 

 

La cinquième heure de cours débute.

 

 

A suivre

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Publié dans Ecoles

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