Hellboys

Publié le par Ludo

Sur les dix-neuf établissements dans lesquels j’ai enseigné, il y en a un où je ne remettrais jamais les pieds. On aurait beau m’offrir un trillion d’euros, la vie éternelle, des portes plus hautes que ma taille, rien n’y ferait.

Le collège d’O., se situe dans une zone industrielle où il fait presque aussi bon respirer qu’au Havre. J’avais hérité de deux collèges l’année dernière et O. avait été choisi comme mon école secondaire.

Le premier rendez-vous avec les trois professeurs d’anglais, le vice-principal et le principal se déroula quelques jours avant de démarrer les cours. Je n’avais jamais entendu parler du quartier, vu que je démarrais tout juste dans une nouvelle zone académique après deux ans et demi passés dans le primaire.

Le principal tenta de présenter très calmement la situation, mais à l’époque, j’avais pris ça pour le discours classique que j’entends à chaque début d’année, celui qui consiste à exagérer le comportement éventuel des quelques élèves turbulents pour les excuser à l’avance. Le vieil homme prenait peut-être un peu plus son temps que les autres : « Bon, euh, nous avons eu dans le passé quelques problèmes entre les enseignants et les élèves… Il faut que vous sachiez que certains sont vraiment genki 元気. ». Ce mot signifie « en forme » et remplace le politiquement incorrect « petits cons ».

Peu inquiété, je m’étais attendu à rouspéter de temps en temps sur une poignée de cancres pas bien méchants. Je m’étais fourré le doigt si profondément dans l’œil que mon coude touchait mon nez. Sans le savoir, j’allais pénétrer en enfer.

Mon tout premier cours avait lieu avec les premières années (les cinquièmes en France). A peine je posais le pied dans la salle que deux garçons se bourraient copieusement le mou en se ruant de coups portés sur le visage à un rythme sauvage.

« Je vois, ça promet. » pensais-je alors.

Après deux cours donnés à chacune des douze classes, je dressais un sinistre bilan.

Les plus âgés, les troisièmes années, même s’ils se composaient de quelques cas difficiles demeuraient à mon sens les plus agréables et les plus reposants grâce à l’humour et l’intérêt de certains.

Les quatre classes de premières années regroupaient une grande majorité de bons éléments mais la présence de trois à quatre monstres infects dans chacune d’entre elles pourrissait l’atmosphère. Le 7 décembre, je vous décrirai dans les détails les déboires que j’ai connus avec l’un d’eux.

Cette racaille, et le mot est faible, passait son temps à agir de la manière la plus animale qu’il soit. Ils arrivent cinq minutes en retard en cours après avoir donné un énième coup de pied à la porte, saluent le prof avec le sourire et un ton familier, et ponctuent leur entrée en scène par un coup de pied retourné dans le bureau de l’enseignant, dont la paroi métallique est devenue plus bosselée qu’une voiture passée au broyeur. Pendant que l’on tente de les sermonner, ils vous rétorquent « ta gueule !» ou « crève !» jusqu’à ce qu’ils pètent une crise de nerf et vous balancent ce qu’ils ont sous la main. Un gant de baseball a d’ailleurs bien failli atterrir ainsi dans mon œil gauche (celui qui n’était pas occupé par mon coude). Quand le professeur les ignore en s’adressant aux êtres humains, ils lui sortent tout un tas d’insanités ou se mettent à jouer à la balle entre bas du front. Ils utilisent le hurlement comme mode de communication. Ils restent assis au maximum trois minutes et se relèvent pour sortir dans le couloir à leur gré en beuglant et en cognant les murs, pour revenir plus excités encore.

Je n’ai connu qu’un moment d’accalmie. C’était en première heure en hiver, et deux des criminels en puissance dormaient au fond de la pièce, allongés sur le sol.

 
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Les deuxièmes années (quatrièmes en France) de leur côté, ne font généralement pas usage de violence verbale pour prouver qu’ils nagent en plein âge bête. Dans leur cas, la vermine ne se compose pas de trois ou quatre garnements mais d’une douzaine par classe (soit le tiers des effectifs). La contamination touchait la moitié à la fin de l’année. Ces créatures vivent dans un monde auquel vous n’appartenez pas. Ils n’écoutent rien, n’écrivent rien, n’apprennent rien. En cours, ils parlent entre eux comme si vous n’existiez pas, jouent au football à l’extérieur comme à l’intérieur, arrivent vingt minutes en tard ou restent dehors, se désaltèrent, sortent les balais du placard pour en casser les manches morceaux par morceaux, ou se tiennent assis sur leur bureau pour lire un manga. Toute remontrance se traduit par un éclat de rire ou un classique « crève ! ».

Le soir de retour dans mon appartement, je voyais dans les jeux vidéo le seul moyen de pouvoir me défouler. Certains passages énervants de la journée me poursuivaient jusque dans mes rêves. Je me demande encore comment j’ai tenu.

Tous ces exemples, je les ai vécus quotidiennement, frustré de ne pas pouvoir agir ou que mes collègues japonais ne fassent rien de peur que leur réaction soit interprétée comme un châtiment corporel. Je ne comprends pas en revanche pourquoi, les dirigeants de l’école ont pris le parti de tout laisser tomber. Le règlement, pourtant respecté ailleurs, n’est pas appliqué. Ces voyous ont une grosse part de responsabilité dans la situation actuelle mais c’est comme si on les encourageait à se comporter de la sorte. Humainement, je ne peux tolérer cette anarchie que jusqu’à un point. Rendez-vous le 30 novembre pour la suite.

NB : Le sondage qui avait été publié à l'origine lors de la parution de cet article jusqu'au 10 août 2007 a été retiré car sa présence ralentissait considérablement l'affichage du blog. Il en ressortait que 42.7% (38 personnes) optaient pour "un bon vieux coup de pied dans le postérieur en disant que c'est vous", 33.7% (30 personnes) pour "une bonne vieille torgnole et tant pis pour les conséquences", 19.1% (17 personnes) pour que "les parents donnent un cours à votre place" et enfin 4.% (4 personnes) pour le suicide.


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Publié dans Ecoles

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