Sous pression
Les Japonais raffolent de bière, surtout quand elle provient directement d’un fût. N’allez cependant pas les imaginer le nez collé 24h sur 24 sur l’orifice d’un tonneau. Les brasseurs n’hésitent donc pas à usurper l’appellation « pression », nama 生, même si le breuvage en question est conservé dans un récipient métallique ou en verre (et nous ne reviendrons pas sur le débat au sujet de la dénomination d'un tel objet).
Toutes les grandes marques vendent leur nama, affirmant que leur produit offre la saveur la plus authentique. Asahi, leader dans le secteur avec sa Super Dry, proposait il y a quelques années sa Beer Kôjô ビール工場, "usine à bière". Cette dénomination peu séduisante aux yeux d’un occidental, eut un certain impact même si, au final, le label nama connaissait plus de succès. Lors de ma visite de l’usine Suntory du côté de Kyoto en 1997, j’eus la chance de goûter gratuitement une merveille sortie tout droit des chaînes de fabrication, baptisée Sento 千都, et complètement introuvable depuis. Jamais mes papilles n’avaient eu la joie de baigner dans un tel nectar. Bien que conditionnée sous aluminium, la cervoise n’avait pas encore perdu toute sa force : le parfum du malt et du houblon se répandait sur mon palais avec tant d’intensité qu’il faisait passer tout ce que j’avais bu jusqu’à lors pour une banale boisson gazeuse. J’aurais bien vidé quelques containers à moi-même mais le temps limité de la beuverie à volonté, soit vingt minutes, ne m’en laissait pas la chance. Depuis ce jour, je sus ce à quoi ressemblait une bière d’usine même si la qualité d’une telle merveille consommée sur place n’a rien à voir avec le produit vendu en combini, même si celui s’appelle Beer Kojo.
Pour tenter de remédier à ce problème, Kirin, le brasseur qui utilise pour logo non pas une girafe mais une espèce de chèvre fabuleuse enflammée (les deux se prononcent de la même manière), a sorti il y a quelques années Tarunama. Cette bouteille métallique d’un litre et demi s’utilise avec un kit pression vendu séparément. Celui-ci comprend entre autres un robinet et une recharge d’air comprimé. Si le principe existe déjà en Europe pour des quantités plus importantes, c’est le seul du genre au Japon. Même si le goût de l’aluminium subsiste, Tarunama se laisse déguster avec plaisir, particulièrement dans des choppes dignes de ce nom, acquises dans la boutique du pavillon Franco-allemand. Prost et kampai 乾杯!