Souvenirs d’escrime

Publié le par Ludo

La musique m’occupait déjà beaucoup mais je devais trouver un moyen de me dépenser vraiment, et c’est avec beaucoup d’intérêt que je démarrais mes premiers cours d’escrime vers l’âge de neuf ans. Pourquoi avoir choisi cette discipline plutôt qu’une autre ? Mes copains pratiquaient tous soit le football soit le judo. J’abhorrais le premier et je trouvais le deuxième peu esthétique. Le judo se résumait en effet à ceci : deux types avec des vêtements trop large sans arrêt par terre. L’escrime, de son côté, représentait le summum de la classe et le grand fan de Zorro que j’étais rêvait de combats épiques dans des escaliers de sublimes haciendas, sur des ponts de bateaux ou de parades ponctuées de grands éclats de rire et de sauts d’un balcon à l’autre à l’aide d’une corde servant d’attache à de gigantesques lustres... Pendant longtemps, je réclamais systématiquement comme cadeau de Noël ou d’anniversaire une panoplie du célèbre justicier masqué.


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Revêtu de l’uniforme blanc et de mon tout nouveau masque, je participai à ma première séance. Notre maître d’armes nous présenta brièvement les trois disciplines (fleuret, épée et sabre). Tous les apprentis doivent passer par le fleuret : l’arme la plus légère, la plus souple et celle où la zone de touche est la plus réduite puisqu’elle ne comprend que le buste de l’adversaire, sans les bras ni le dos. On nous tendit l’objet en nous expliquant comment le tenir puis notre professeur nous enseigna la posture adéquate : la main et le bras gauche relevés comme un dard de scorpion (pour les droitiers du moins), le bras tenant le fleuret plié mais pas trop et les jambes fléchies à l’extrême. Je n’avais jamais imaginé qu’il faille se tenir aussi bas sur ses gambettes. Cette position devenait très vite douloureuse après quelques minutes. Le maître d’arme insista beaucoup sur l’importance de garder nos jambes ainsi afin de permettre des déplacements rapides tout en gardant son équilibre. Nous nous tenions dans cette inconfortable position sur la même rangée tâchant de n’afficher aucun signe de douleur. Le maître poursuivit son interminable discours sur le côté primordial de l’équilibre et soudain, sans prévenir poussa de la paume de la main, mais sans forcer, le garçon situé le plus à gauche de la rangée. Pris en traître, il ne put rien faire et tituba vers sa gauche entraînant une chute de dominos mémorable dont je faisais partie. Nous avions compris le message...

Le lendemain, je commençai à ressentir de très vives courbatures dans les membres inférieures qui ne s’estompèrent qu’après quelques cours.

Ayant acquis un peu d’expérience, je fus en mesure de passer mon premier grade : le brassard jaune (que j’arborais par la suite avec fierté) et d’effectuer mes premières joutes en fleuret électrique. Celui-ci ne fournit aucune décharge à l’adversaire bien sûr. Il s’agit du dispositif que l’on utilise en compétition. On porte une sorte de cote de maille conductrice et on utilise un fleuret que l’on branche à un câble qui passe discrètement dans le gant puis dans la combinaison pour ressortir dans le dos et finit par rejoindre un rail situé en hauteur. En théorie il est impossible de tricher, mais dans la pratique il arrive souvent que certaines touches ne soient pas prises en compte ou soient considérées comme non valables. Ce n’est pourtant pas pour cette raison que je n’appréciais guère les "compèt'". Non ce qui m’énervait vraiment c’était l’inexistence d’esprit d’équipe. Tout le monde croisait le fer pour son compte et je ne me souviens à aucun moment avoir entendu quiconque supporter qui que ce soit. Certains adversaires étaient vraiment irritants. Je me souviens particulièrement de l’un d’entre eux, contre lequel je tombais malheureusement souvent pendant l’entraînement. Son uniforme virait vers le marron et à chaque début de combat, il donnait de petits coups de lame contre la mienne pendant plusieurs secondes, attendant que je craque et attaque en premier... Et une fois sur deux, il finissait par me contrer et m’avoir en plein dans le sternum. Si chaque extrémité d’une arme est dotée de ce qu’on appelle une mouche (une simple boule de plastique, sinon ce n’est pas propre), cela peut parfois faire mal, en particulier en plein milieu du sternum ou quand cela passe sous le masque pour atteindre le cou. A vrai dire, je garde de l’escrime beaucoup de souvenirs de douleur. Parmi ceux-ci je n’oublierai jamais les grands écarts forcés au sol ou cette séance de torture où on me plaça contre un mur et on me leva une jambe pour que je le touche du pied.

Après trois ans d’apprentissage, je me rendis à l’évidence : j’y prenais de moins en moins plaisir (le nombre de compétitions ne cessait d’augmenter), je finissais souvent tard exténué par les « marcher/romper » et conjuguer le tout avec mes activités musicales était devenu trop pesant. Je décidai donc d’arrêter. Dès les premières semaines, le côté spectacle à la Zorro n’était plus qu’un vieux rêve et ce sport s’était avéré en apparence bien plus rigide que je ne l’escomptais. Les joutes se réalisent sur une ligne et ne permettent aucun mouvement latéral et se jouent en quelques secondes si ce n’est moins. Les mouvements d’épées des films ne servaient donc à rien et dans la réalité le moindre pas de côté peut mettre en danger son propre équilibre et devenir fatal.

Pendant ma dernière année, j’eus l’honneur de participer au défilé de la fête de Jeanne d’Arc, l’événement le plus important de ma ville natale : Orléans. Nous prenions part au cortège en paradant fièrement avec un masque sous le bras gauche et le fleuret sur l’épaule droite et le bras tendu. Nous devions être une vingtaine, assez émus de marcher devant autant de personnes sur les quelques kilomètres du parcours. On nous avait offerts un casse-croûte et une boisson au préalable, et c’est l’estomac noué que nous attendîmes le signal pour que tous les participants, avec la représentante de Jeanne d’Arc en tête, se mettent en route.

Après quelques centaines de mètres, sentant que le trajet allait durer beaucoup plus longtemps que je ne l’imaginais, je renonçais à regarder les « civils » sur les côtés pour me concentrer sur les personnes situées devant moi, histoire aussi d’adopter une trajectoire plus rectiligne et un pas mieux rythmé. Dans mon champ de vision rempli du blanc immaculé de l’uniforme de mes compagnons, je notai la présence d’une teinte perturbatrice légèrement sur la droite. Intrigué, je tournai la tête pour constater que le postérieur de l’un des escrimeurs dénotait vraiment des autres. Le garçon, un poil plus âgé que moi, avait succombé au trac et s’était abandonné totalement en plombant son slip d’une matière peu adéquate dans une telle situation. A la vue du périmètre marron clair ainsi formé, j’en déduisis que la source du mal ne devait pas être des plus solides et que le pauvre n’avait pu contenir la fuite.

Compatissant dans un premier temps, j’eus par la suite du mal à masquer mon sourire et à en faire part discrètement mes voisins. Après une heure et demi de défilé, nous trouvions le spectacle moins drôle. Outre l’odeur devenue insupportable, nous finîmes par plaindre le fruit de nos moqueries. Il avait vécu la honte de sa vie et nous en avions été témoins.

 

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Publié dans Vieilles anecdotes

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